/ anne sibran / je suis la bête / gallimard / 2007

/ diérèse / n°39 /

 

"J'aurais dû en mourir, s'il n'y avait eu cette bête, entrée par le carreau cassé. Et j'ai sucé son lait, et j'ai suivi son pas..."

 

Je suis la bête peut être lu comme une variation sur le thème de l’enfant sauvage. On songe à Tarzan ou à Victor de L’Aveyron, ce jeune garçon trouvé en 1800, nu et en pleine forêt, cas exemplaire pour Jean Itard d’une prédominance de l’acquis sur l’inné. Ainsi, le roman d’Anne Sibran est l’histoire d’une enfant de deux ans, abandonnée par ses parents dans le placard d’une maison forestière, et arrachée à une mort certaine par une chatte grosse qui l’allaitera, l’adoptera et l’initiera à la vie sauvage.

Ce sont dès lors d’incessants passages d’un ventre à l’autre, des plus propres aux plus symboliques, de ceux qui génèrent, régénèrent ou digèrent : arrachée au ventre de sa mère de sang, mise au placard, pendue aux mamelles de Mère chatte, il lui faudra pour survivre, et à plusieurs reprises, "bondir à la ventrée", tétant ou dévorant les chatons qui en sortent "encore tout enrougis", manière de survivre bien sûr mais aussi de consommer, de consumer la génitrice, l’indigne mère à travers la féline. De matriciel, le ventre devient nourricier puis culturel : ainsi la réintégration du foyer par l’enfant (baraque où tout a commencé), après des années d’errance et de chasse, est-il évoqué comme un retour à un ventre "qui ne mange pas", où les choses ne s’enfoncent ni ne se perdent au "terrier qui absorbe" ; lieu soustrait aux vicissitudes de la chair, au cycle des procréations, disponible à la culture, à l’apprentissage de la langue, où les affects peuvent aussi être mis à distance, le traumatisme de l’abandon inaugural mis en sourdine ou mieux encore, pensé. Il n’est d’ailleurs évoqué que furtivement au début, sans retour ni rumination, comme s’il était naturel, nécessaire même pour que se réalisent les aspirations de l’enfant. Car cette vie farouche et rude qui la fait passer de mains en pattes, de mères en nourrices, de péril en péril (elle sera gravement victime d’une belette et de blaireaux puis menacée par la Martre - la Mater ?), dessine progressivement les contours d’une identité rêvée, double, harmonieusement unifiée où l’humanité ne renie rien de sa part animale et où la nature ne renonce pas à s’élever par la culture. Cette enfant sauvage souhaite ainsi "abouter ensemble la fille avec la bête", conquérir sa liberté, partageant ses nuits avec les bêtes, ses journées avec les hommes. C’est l’un des enjeux majeurs du texte, qui insémine la langue, tout à l’entre-deux d’un inné brutal et de l’acquis social. L’insupportable étant d’ignorer tout de l’un ou de l’autre, de n’avoir de "phrases (qu’) aberrantes et menteuses, qui ne sa(ur)aient rien de la forêt." La singularité de certaines tournures grammaticales comme l’emploi transitif du verbe "viander", les créations lexicales, notamment par adjonction de préfixes ("aguetter", "enfuite", "empercer" parmi d’autres) sont autant de procédés qui dépaysent la langue, en la ruralisant et en la rendant fruste. Car le récit à la première personne émane d’une narratrice qui n’acquiert que tardivement l’usage de la parole, d’où ce style aux frontières des normes et des écarts, de la raison et de l’incarnation ("il y a des choses que je sais sans les mots, par le fond de mon corps." Le récit se déroule en paragraphes courts, séquencés, inspirés et scandés par la faim, le besoin. On est parfois proche du verset. Certaines images, certaines formules ont l’accent de la poésie de Sophie Loizeau : "Souvent je m’étouffe de plumes dans mes trop grandes faims" ou encore "Je redeviens une bête nue. Ma fourrure se dépiaute devant moi dans le ciel."

Il s’agit de restaurer ce que Dieu ("Père ocieux") a défait en créant le monde et en le partitionnant, distribuant les rôles pour éviter "l’abominable mélange" et sauver la bonne conscience humaine : "Les bêtes ont le silence et les hommes ont les mots", décret qui dédouane l’homme de toute responsabilité à l’égard d'un règne animal taxé d’insensibilité. Un Dieu inique et sectaire qui, en la personne d’un prêtre, refuse le baptême à la jeune fille et jusqu’à l’entrée même de son église.

Or, ce désir de mélange, de métissage, ne se fait pas sans cris. Aux côtés de Limaille et de Doussi, il lui faut "désapprendre la forêt" par une rééducation qui a tout d’un débourrage douloureux : on lui attache des tuteurs aux jambes pour lui inculquer la station verticale, on "la tord de mille façons", on lui coupe cette chevelure qui lui tenait lieu de fourrure. Mais c’est à ce prix qu’elle savourera, en les gobant, syllabe après syllabe, les lectures de Limaille, entretenant avec la langue un rapport essentiellement sensuel, goûtant à la saveur suave et exotique des mots. Il est probable qu’il en aille ici de la naissance d’une vocation, de la création littéraire à proprement parler, d’un processus né dans l’oralité, s’affirmant dans l’écrit, mais constamment appelé à se ressourcer à la forêt primitive; d’une déréliction et de sa relation, en quête de "l’absente de tout bouquet".

© 2007 / romain verger

/ biobiliographie de anne sibran /
/ éditions gallimard /