/ jean esponde / le barrage des trois gorges / atelier de l'agneau / 2007 /
/ diérèse / n°40 /
Ce recueil de Jean Esponde, lauteur de non-biographies de Rimbaud et Segalen, nous transporte en Chine, en pleine construction du Barrage des Trois Gorges, le plus grand ouvrage hydroélectrique du monde, imaginé et conçu en réponse à létat critique du Yang-Tse-Kiang ("25 milliards de tonnes deaux polluées, souillées, usées", et des nouveaux besoins énergétiques du pays. Un barrage qui a suscité de nombreuses polémiques liées à ses conséquences désastreuses : déplacements de population, engloutissement de nombreux villages, de sites historiques et archéologiques.
Lensemble se divise en trois grandes sections : les villes, le barrage lui-même et ses Trois Gorges, puis de nouveau des villes, le texte se bouclant sur lui-même après nous avoir fait déambuler dans lEmpire du Milieu, de lamont à laval dune catastrophe en cours.
La traversée des villes (Pékin, Xian, Chong-King ou Wuhan) est la photographie dun pays en pleine mutation, ("Nuit et jour chantiers / de bâtiments partout / bétonneuse, casque orange / grue et chapeaux de paille"), pris dans les engrenages de la modernité et de la mondialisation. Les poèmes saisissent ainsi, sur le vif, quelques symptômes de cette culture double, pour ne pas dire schizophrénique. Hauts lieux de lhistoire et traditions, sils perdurent, tentent de saccommoder de la poussée capitaliste. "Au Grand Prix Tout-Business / la Chine en pôle position".
Plusieurs strophes jouent de cette juxtaposition de la culture ancestrale et de linnovation, nouvelle forme dexotisme pour le poète voyageur, version dégradée de limpénétrabilité du Divers dont parlait Segalen dans son Essai sur lexotisme : ainsi des Bouddha montés sur périphérique, des moines pendus à leur portable, des panneaux publicitaires envahissant le paysage, ou des "bâches, parasols, chaises en plastique / un point-boissons couleurs coca-cola" dans la cour intérieure de la Cité interdite. Le folklore touristique y participe : "Pour frapper ce lourd gong / et la cloche du matin / il faut payer maintenant / dans la petite pagode / de lOie sauvage » et jusquau « graveur de sceaux" qui poursuit les clients de lhôtel de ses services.
Le thème du fleuve irrigue le poème et brasse aussi les lieux et la mémoire. Le voyage en Chine est pour Esponde loccasion détablir des correspondances avec un autre voyage, antérieur, au Harar. Suivant les courbes et inflexions du fleuve, il se retrouve tantôt sur les traces de Segalen, tantôt embarqué sur celles de Rimbaud. Les couleurs, les odeurs rappellent lAfrique. "Les soirs dautomne / à Pékin sont lents / aussi doux quà Harar" ou encore "Vert pomme pimpant / quasi fluorescent / des vifs taxis de Xian / (délabrement vénérable / des Peugeot éthiopiens"). Le poème est un carrefour, un lieu de bifurcation toujours possible. Doù peut-être ce choix des "Villes" aux "structures / de verre, béton, métal" et lévocation de leurs paradoxes qui font écho aux compositions urbaines des Illuminations londoniennes. Un voyage intérieur qui collationne toutes les mixités : "tours, banques, restaurants" côtoient les "maisons basses, échoppes, foule, / bassines, trottoir jaunâtre où finit / dêtre dépecé un mouton, / viscères, peau, sucs, / rigoles brunes comme caniveau / dune banlieue à Dakar".
Lécriture chemine dans cet intertexte en hommage à ces illustres voyageurs. Mais elle rappelle aussi combien lexpérience compte : "Segalen laisse tomber son wagon, rejoint la locomotive tout devant, observe, discute technique". "Aller voir par soi-même, échapper à lopinion", cest à quoi semploie Esponde. Ainsi faut-il, "pour goûter la substance des choses occuper un emploi discret, sans se déguiser en chinois", "partager la vie dune tour, dune usine (...) être malade dans un hôpital" ou "profiter de la panne dautobus, marcher sur le bas-côté, observer la situation dans léclair des phares, la nuit sauvage bientôt là".
Après ces poèmes, qui sont autant de travaux dapproche, nous voilà confrontés aux Gorges Qutan, Wu et Xiling : "Débarcadère : le fleuve enfin, / ses rapides meurtriers / ses roches aiguës à fleur deau / ses remous puissants / entonnoirs affamés / pour aspirer les jonques / ses courbes abruptes : emporté par lélan / on sécrase contre la falaise / pirates sanguinaires pour accueillir les vivants." Tout linverse ici des visions euphoriques du "Bateau ivre". Plutôt linconsolable constat dun monde promis à la submersion ; à commencer par les fables et les mythologies locales : "le terrible écueil Yanya sur lequel se sont fracassés tant de bateaux", "des villages emportés / des remous cannibales / des corps noyés dans la boue", comme Fengdu où "échoppes et rues reculent peu à peu", où des enfants jouent dans leur cour décole menacée par les eaux. Cest le monde rural et ancien qui sévanouit, sous la table rase du Yang-Tse-Kiang, et un nouveau qui lui succède plus haut, au sec mais déraciné du substrat essentiel. Pâle succédané qui nefface rien du désastre humain et écologique, mais garantit un réveil douloureux : "Submergées pendant leur sommeil, les Trois Gorges du Yang-Tse-Kiang, sous quelques / 100 mètres damour tenace, 24 milliards de dollars, / 16 années de labeur / pour engloutir 13 villes". Le retour aux villes en fin de recueil porte trace des débordements du barrage, doù les métaphores liquides irrigant Wuha : "limmense coulée des bicyclettes", le "tourbillon patient des véhicules ordinaires".
On comprend dès lors mieux les motivations qui poussent le poète à inscrire son texte dans la lignée de Michaux, de Segalen, de Lao-Tseu : brasser et raviver ces visions évanescentes dune autre Chine, antédiluvienne, arracher à loubli "la chaîne des générations, temps vécu, regards contemplant le fleuve." Doù la résurrection de lancienne Singanfou, peu de siècles avant lan mille, et son concours dadmission à lAcadémie Impériale de Peinture. Doù encore cette évocation de la Stèle de Huo-Qubing édifiée par lempereur Wou en hommage à son général mort au combat. Un recueil où alternent des visions du passé et du présent, dans un flot discontinu de fragments en vers et prose, une traversée heurtée de la Chine dhier et daujourdhui, soumise aux poussées, aux sursauts de la mémoire et à son possible effondrement : "Où se trouve cette lecture davant départ ? Et mon souvenir est-il fidèle ? Je ne sais plus." Et au-delà dune amnésie passagère, ne peut-on lire ici le pressentiment du naufrage dune culture universelle ?
© romain verger
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