/ bernard heidsieck / performance /
/ librairie la gradiva / versailles / 11-11-06 /

C'est dans le cadre de l'édition 2006 de Poésyvelines que Bernard Heidsieck a lu cinq poèmes à la librairie La Gradiva à Versailles : "Lettre C" et "Lettre O", tirés de Derviche / Le Robert et "Partition V", "La semaine", et "La convention collective" extraits de Partition V.
Pour l’auditeur, il est beau et troublant de l’entendre superposer son interprétation du poème-partition à celle du magnétophone, caler ou décaler sa voix d'heptagénaire sur celle du quarantenaire, jouer avec lui-même, avec cet autre état, cet autre timbre. Heidsieck évoque d’ailleurs son travail comme s’il lui fallait "se fourrer" dans l’enregistrement "comme dans un gant". En sort une impression de dissociation vocale qui accroît l’étrangeté des textes. Car ces effets de cacophonie, de reprises, de correction d’intonation, de bégaiement participent des psychodrames. Il y a chez ce poète sonore un véritable talent à jouer de la répétition et non pas tant dans sa dimension comique attendue (encore que les choses pourraient l’être si elles ne se déréglaient aussitôt) que profondément inquiétante, voire angoissante. C’est la langue de bois du banquier dont le jargon finit par ne plus rien signifier. Ce sont les coups de fils incessants d’une vieille connaissance (devenue psychopathe) qui réapparaît dans la vie du poète et le harcèle pour obtenir de lui un déjeuner. Paroles enregistrées, téléphoniques, disparues ou manquantes, désincarnées en somme, auxquelles le poète doit faire face, avec lesquelles il doit se débattre, qu’il doit mettre "debout", à l’image du processus même de la lecture : "lire en public, c’est de, couché qu’il était sur la page, son lieu naturel aussi, redresser à la verticale, face à la salle, le texte lu". Le poète nous fait constamment toucher du doigt le malaise d’une langue qui d’un rien se détraque et se met à tourner à vide, langue derviche. Il y a dans ces poèmes quelque chose de
La comédie du langage de Tardieu, ou de L’usage de la parole de Sarraute. Mais de ces expressions quotidiennes, de ces locutions familières que Sarraute interroge et dont l’usage répété a émoussé le sens et la bizarrerie, Heidsieck se penche au contraire sur ces mots du lexique que nous ignorons, les dix premiers de chaque lettre du Robert qui lui sont inconnus, qui deviennent les déclencheurs de mini-fictions mais aussi des "trous noirs" dans lesquels il nous fait basculer. "Caballin : vous connaissez ?"

© romain verger

derviche / le robert, al dante - léo scheer / 2004.
partition v / le bleu du ciel / 2001.


/ biographie et bibliographie /
/ quelques enregistrements sur ubuweb /
/ librairie la gradiva /