/ bleds /
/ poèmes inédits / 1995 /
Aveuglée, la marche haletant aux variantes du noir
diffuse, la part qui revenait au sol
les salives sanguines de la terre, la paupière opaque du caillou, la goutte de cristal liquidée dans l'herbage, les racines scellées de l'arbre aux pendus, les cous d'angoisses excavées.
Ignorant inaltéré à la surface grave de la terre la sévérité usée du jour endure depuis l'aube
la mémoire prête à suer à grosses lettres.
Nous tous cernés d'insomnies, quitte à trembler, réclamions la nuit aux longes de suspens
ne rien connaître de ce qui tout à coup se dépliera.
*
Chaque pas taillait nos figures à terre, ajournait la nuit
la peau dévastée du jour rapiécé envenime le pied
la plante rouge du ciel
équarri
quelque chose travaille dans l'âtre du silence à émacier l'espace.
*
Nuit
sur les villages
d'acétylène
quelques points blancs
décapités
sur le noir
d'ici
la vie
crachée sur l'étoupe du ciel
tendre la tête
toucher enfin l'horizon
endurci
*
MERZOUGA
Merzouga, fouillée à même le sable, engourdie : Maisons dont les faces alignées font bloc contre la lumière. Un grand rideau de béton tiré sur le désert. Toits plans pour qu'y tombe et s'y écrabouille la chaleur. Pour admirer, l'incendie des nuits. Maisons où l'on attend sur la marche des paliers le retour de l'étranger. Les hommes, assis, stables sur la terre ; les chats couchés aux flancs brûlés. Pour y parvenir, il faut traverser un grand carré ravagé de fissures et l'on sait alors l'impasse du jour.
*
Autour de l'animal à la tête flottante, le peuple afflue, se vide dans la poussière
des communiants se ceignent à distance
quelque chose même rouge perce l'obscur
la terre boit comme un immense pansement
ignorant inaltéré à la surface grave de la terre, la sévérité usée du jour endure depuis l'aube la mémoire animale.
*
ERFOUD
Les femmes, prises à parti, ensemble, derrière le voile serré du silence, de la non-expression. Oeil pour langue. La bouche, à deviner sous le noir promis de la noce. Pour les voir, il faut se fondre aux vergers qui quadrillent les plaines de l'oued, aux coins reculés d'une pièce, au pain, si l'on veut se sentir porté. Les plus jeunes ont droit sur l'embrasure des portes ; les plus vieilles, étendues sur la terre parée pour l'enfouissement.
Erfoud entonne le long apprentissage de la cécité.
*
BOULEMANE
La route a détaché des bribes de reconnaissance. Collecte de soi par les trouées mobiles de la caisse. La vitre a rougeoyé. Boulemane du Dadès surgit de l'étroite gorge d'une nuit. Le corps énervé compose la plus haute galerie au monde. Paysage inculte, en détrempe. Ses anfractuosités sont les points d'attaches d'une perspective tordue : tout profile débouche sur une face estomaquée. L'argile entoilée respire dans l'empierrement.
*
C'était dans l'entame du jour un faubourg ouvert et rouge
bled comme le vide bled comme l'été bled comme le froid truqué en sueur
la pluie t'avait lavé comme on panse une blessure
la terre partie en boue et le sang en caillé
ruine de nuit ruine pleine de larmes ruine comme demeure l'écume et prolonge la lame
apaisée à l'aube défaite du sommeil.
© romain verger