/ claudio piersanti / enrico metz rentre chez lui / quidam éditeur / 2008 / 28-04-08 / | ||
Ce roman de Claudio Piersanti est le récit dune métamorphose, dun apprentissage au renoncement et au déplacement de soi. Enrico Metz, célèbre avocat impliqué dans le naufrage financier de lingénieux homme daffaires Marani, décide, du jour au lendemain, de se retirer du tumulte milanais pour sinstaller dans son village natal, dans la maison qui la vu naître. Metz redécouvre sa ville "comme un soldat qui revient, après une longue guerre sur des terres lointaines. Et tel un soldat, il ne voulait plus penser aux batailles menées". Ce retour au pays procède dun double mouvement : loubli du passé immédiat ne sopère que par la résurgence dun autre : celui de lenfance. Sans doute lencadrement du récit par la saison hivernale et les fêtes de Noël marque-t-il métaphoriquement cette entreprise de blanchiment et de renaissance. De même que sa chambre est restée blanche et dune simplicité sur laquelle il aimerait calquer sa nouvelle vie et son rythme, les paysages neigeux du début et de la fin inaugurent et clôturent son entreprise de dépouillement intérieur. Mais Metz se rend vite compte quil est vain de prétendre revenir au point de départ, de gommer le passé comme si rien navait existé entre temps. Les êtres et les choses ont changé, le temps sest écoulé, ses fils jumeaux ont grandi et éprouvent autant dindifférence pour lui que lui-même en a manifesté à leur égard, sa femme Ivana a vécu à ses côtés en étrangère et tout cela sest fait et vécu sans lui, en dehors de lui. Ainsi, les signes ne manquent pas de le lui rappeler dès son retour, que ce soit dans les changements du personnel municipal quil ne reconnaît plus : la caissière du cinéma, lherboriste, le barman ; ou plus crûment, dans les traces du temps infligées à ses anciennes relations : "le beau visage (de Tiziana) sétait transformé en un masque couvert de rides. Une grimace déformait sa bouche quand elle parlait, et ses dents étaient jaunies par la nicotine". Le romancier italien montre quil peut être plus difficile de renoncer à la gloire que de parvenir à son sommet, de regagner lombre après avoir connu la lumière. Laspiration de Metz au changement et au désengagement se heurte à la permanence des autres comme à leur incompréhension. Ainsi, nombreux sont ceux, parmi les industriels ou les universitaires à vouloir lui faire raccrocher le train des grandes affaires. Pippo et le sénateur Bucci espèrent même le convaincre de se porter candidat à la présidence de la région. Cest quil ne lui suffit pas de remplir sa corbeille dinvitations, dignorer les courriers quon lui adresse. Comment parvenir à se faire oublier lorsque les structures véreuses de la société névoluent pas, lorsque des journalistes, à coup de fausses rumeurs ou de déclarations tronquées, réussissent à lui mettre ses amis à dos. Reste à Metz à vivre ces contrariétés avec ataraxie. Aussi la dimension satirique de Piersanti affleure-t-elle tout au long de cette quête intime, épinglant les milieux financiers, médiatiques ou politiques : "Les hommes politiques qui, maintenant, brandissaient la bannière de la moralité et parlaient de Marani comme dun corrupteur étaient les mêmes qui, pendant des années, avaient exigé des dessous de table." Pour autant, Metz sobstine à se désaccomplir. Sa métamorphose débute avec ce retour au pays natal, se confirme dans une intervention chirurgicale symbolique en laquelle il voit une "ligne de démarcation entre le passé et lavenir". Il réapprend à vivre humblement, légèrement, comme au temps de lenfance, en se rendant dabord disponible à la sensibilité la plus immédiate. Loin des affaires et du tumulte urbain, son attention se porte vers dinfimes phénomènes : variations de la nature, couleurs et parfums qui ont bercé sa jeunesse et qui se rappellent à lui. "Quest-ce qui lui plaisait vraiment ? Le chèvrefeuille, le mélèze, le chêne, le ciel, les oiseaux qui chantent tous les matins. Et aussi les chats élégants qui sillonnent les jardins de long en large, rasants et rapides, prompts à capturer leur proie, petits oiseaux compris." Enrico Metz sest libéré du "filtre qui le protégeait de la réalité, la puissante machine organisatrice qui avait toujours été à sa disposition nexistait plus." Au coeur du système, il nen était pas moins auparavant à distance de lessentiel. Ainsi lui photocopiait-on le journal pour lui éviter le contact avec lencre, avec la réalité peut-être plus encore. Dorénavant, il nhésite plus à saisir le monde à pleines mains, en jardinier, doigts dans la terre, cultivant avec passion et patience ses géraniums et hortensias. Il vit au sens propre la leçon voltairienne : cultiver son jardin. Et la nature exubérante et luxuriante de son terrain en fin de roman, marque de ce point de vue un acquis certain. Le bonheur consiste désormais à saccouder au mur de la maison et "scruter lécorce humide dun cèdre gigantesque". Aux luttes et procès fracassants de son existence antérieure, il préfère dorénavant les promenades nocturnes, les marches avec Eleonora, les dîners avec ses amis Alberto ou Diego ou la compagnie des femmes. Dans sa retraite, Metz ne cesse pourtant pas totalement ses activités, défendant encore quelques dossiers, mais il laisse les gros coups aux autres, délègue certaines affaires lorsquelles prennent de limportance. Son orientation a radicalement changé : il ne travaille quen vue "dobtenir un résultat dune totale légèreté". Il refuse les passe-droits dantan, cherche à devenir un quidam. Cette renaissance louvre également aux autres. Il les écoute évoquer leur vie, redécouvre lexistence de sentiments simples et authentiques : "La bonté naturelle des personnes existe aussi, la gentillesse et la sympathie existent aussi. Il avait presque limpression de se faire violence à lui-même en admettant ces vérités toutes simples". Metz est devenu un homme qui ne fuit plus lennui, qui le recherche même dans une posture contemplative. Etrange retraite que la sienne, ambivalente puisque cette nouvelle vie saccompagne dune initiation à la mort et à son acceptation. Il la côtoie et elle semble simmiscer peu à peu dans son quotidien, le séduire et le tenter. Les décès se succèdent dans son entourage : le suicide de Marani dabord, auquel sajoutent les disparitions de ses amis : Diodato, Giulio, et jusquau chat Attila quil avait pris en affection. Et à chaque fois, la révolte cède le pas à la résignation, au consentement serein et philosophique : "moi aussi, je ne serai plus quun de ces signaux intermittents. Limage que projettent les morts dans notre esprit est leur seule forme dexistence." Il se prépare à sa propre disparition, comme à la vaporisation dune existence qui se resserre et sexténue de page en page. En observateur impuissant de la déchéance des uns (Urbano), de la mort des autres, en consignateur des cycles de la nature, des floraisons et des flétrissements à loeuvre dans son propre jardin, en acteur de son suicide alcoolique et jusque dans les petites faveurs sexuelles que lui prodigue sa secrétaire Rita : "En atteignant lorgasme, étrange et quasi douloureux, comme la fois précédente, Metz se sentit sur le point de mourir." Cette petite mort est un avant-goût de la grande, de même que lorage des dernières pages, qui menace pourtant ce qui lui tient le plus à coeur (ses plantations) peut apparaître comme une préfiguration dune dévastation intérieure imminente dont Metz ne craint plus la manifestation, parvenu au bout de son cheminement, reclus chez lui dans la plus discrète et la plus économe des existences. Ultime leçon de vie et dhumilité à laquelle nous convie le beau roman de Piersanti, subtile mélange dépicurisme et de stoïcisme. © 2008 / romain verger | ||