/ john berger, jean-marc élalouf /
/ john robinson et jean-jacques salgon /
/ grotte chauvet, impressions /éditions du chassel / 2007 /
/ diérèse / n°41 /
Au vu du caractère exceptionnel et hors normes de la Grotte Chauvet, du petit nombre de privilégiés ayant eu la chance dy descendre et des conditions qui y règnent (présence importante de radon et de gaz carbonique) réduisant encore le nombre de visites, chaque témoignage est précieux, nous souffle à loreille quelque chose des ténèbres, fragments de nuit remontés du trou noir. Dans sa préface à cet ouvrage collectif, Jean Clottes rappelle, lorsque lui fut confiée la charge de coordonner létude du site, son souci de constituer une équipe largement pluridisciplinaire fondée sur un principe de "multiplicité des regards" : éthologistes, ethnologues, historiens, artistes ont ainsi participé, à tel ou tel moment, au questionnement du lieu sinon à son impossible élucidation. Ce livre en est à limage : produit de quatre visions et sensibilités centrées autour dune seule et même expérience, vécue, éprouvée, rêvée, fantasmée diversement : leur visite de la Grotte Chauvet. Sy succèdent donc les témoignages des écrivains Jean-Jacques Salgon et John Berger (peintre de surcroît), du sculpteur John Robinson et du chercheur en biologie Jean-Marc Elalouf.
Le témoignage de John Berger est repris de larticle quil avait fait paraître dans Le Monde Diplomatique. Texte magnifique qui croise les points de vue de lHomme de Cro-Magnon et de lobservateur contemporain. Face au bestiaire, il faut simaginer les artistes dalors comme se sentant au coeur dun règne animal en expansion permanente. De même, on peut peut-être simaginer leur conception de lespace comme 'larène métaphysique dune alternance constante dapparitions et de disparitions'. La notion de 'perspective' dont on a voulu reconnaître ici les premières manifestations est-elle pertinente ? Ne projette-t-on pas sur ces fresques vieilles de 32 000 ans des problématiques esthétiques anachroniques ? Mais à nen pas douter, les artistes de Chauvet, manifestaient déjà leur préoccupation de 'lharmonie, dun sens de la totalité". John Berger rapproche très justement lentrée dans la grotte dune sorte dendoscopie, catabase incarnée à proprement parler, boyaux où la roche a des "couleurs anatomiques", "dos et dentrailles", "des drapés et concrétions de calcite orange et morveuses". Espace ténébreux où "le silence devient encyclopédique, condensant tout ce qui sest produit dans lintervalle entre alors et maintenant". Contrairement à Lascaux ou à Altamira, où les peintures sétalent demblée et massivement, Chauvet articule vide et représentations, accordant autant dimportance à lun quà lautre, "davantage de mystère, peut-être une plus grande complicité avec les ténèbres". Lieu paradoxal où lon éprouve autant deffroi que de protection, où la férocité se propage sans panique, ou toute apparition se fait au prix dune disparition.
Autre témoignage : celui de Jean-Marc Elalouf missionné pour effectuer des datations au radiocarbone et des analyses génétiques. Mais ces dernières se sont révélées impossibles en raison des pollutions induites par les haleines des premiers visiteurs. Le chercheur en biologie sest dès lors concentré sur lanalyse ADN des ossements dours, innombrables dans la grotte. Elles ont notamment permis détudier le génome de lOurs des cavernes, de montrer que les spécimens qui avaient fréquenté le lieu étaient issus dau moins deux lignées génétiques : de la Péninsule Ibérique et du Nord. Son témoignage est sans doute le plus poétique. Il compare dailleurs le miracle du lieu avec un poème : "accumulation de réussites invulnérables. Un poème, sans rime ni raison, dont tous les vers seraient réussis, a fonctionné à notre insu et pour le bien de tous. (...) Un poème ne se remonte ni ne se démonte jamais tout à fait". Lui aussi insiste sur la particularité du sanctuaire (il évoque dailleurs les bauges creusées par les ours comme des "bénitiers") : contrairement à Lascaux où "le saisissement est immédiat", "le chemin de Chauvet est initiatique", "léblouissement retardé". Eblouissement devant cette intrication de la nuit et du motif. Lhomme dalors était dune certaine manière nyctalope, alors que nous, hommes contemporains, "nous avons perdu la vision de nuit". Rapprochement judicieux également que celui du "Pendant au Sorcier" (cette créature étonnante associant la tête et lavant-train dun bison à la toison pubienne dune femme) à la Pasiphaé de Gustave Moreau. Jaime aussi cette approche des plus subjectives, cette manière dont lauteur nous fait entrer dans la "boîte noire" et dans sa caisse de résonances. Car une telle expérience vous remue, vous ébranle (je lai moi-même éprouvé lors de ma visite en 2005), dérègle profondément les sens et se répercute infiniment en vous : "Les parois auxquelles ils se sont heurtés (...) je my cogne encore par quelque nuit". Cest justement à cette voyance que nous convie John Robinson. Son témoignage fonctionne sur le mode hallucinatoire et médiumnique. Comme si lui-même était sous lemprise des effets du gaz carbonique qui sature la salle du fond, comme "la frontière physique des Enfers, en provoquant un étourdissement suivi dun évanouissement". Cheminant dans la grotte, il voit les peintres dantan en un théâtre dombres, les déplacements de cette tribu descendue là pour célébrer son culte de lours. Les préhistoriens sont partagés sur cette question, mais comment ne pas voir dans cet autel surmonté dun crâne dours, lui-même entouré dinnombrables ossements de plantigrades, au centre de la "Salle du crâne", une mise en scène délibérée et singulière, une disposition cérémonielle ? Jean-Jacques Salgon clôt le recueil en relevant un dernier paradoxe : en dépit de labsence de représentations anthropomorphiques, se dégage pourtant de lensemble un profond sentiment dhumanité. Plus encore, "ce sont ces animaux qui aujourdhui semblent chargés de la présence" de leurs auteurs. Ces peintres sont parvenus à "donner de lanimalité, non deux-mêmes, cette image suggérant ce que lhumanité a de fascinant". Ces bêtes parlent pour eux, expriment leur "exubérance" et leur "joie", sans laquelle "ils nauraient pu représenter la vie avec cette force décisive". Force est de constater que ce qui nous distingue le plus radicalement de ces hommes, cest notre éloignement récent du règne animal ; "nous sommes devenus incapables dattribuer aux bêtes un langage et des sentiments semblables aux nôtres". Il remarque à juste titre à quel point lexpression des lions est humaine. Lécrivain ponctue sa réflexion et sa rêverie de références à Char, Courbet et Valéry. Enfin, il commente dun oeil amusé cette photo de 1940 représentant labbé Breuil officiant dans la grande salle des taureaux, pointant du doigt les fresques de Lascaux à quelques visiteurs. Au premier plan, Marcel Ravidat (lun des deux jeunes inventeurs) qui fume une cigarette, le seul à se désintéresser des parois, le regard face à lobjectif, comme hébété, une cigarette à la main. Et si nous étions déjà à des années-lumière de ce temps-là ?
© 2008 / romain verger /