/ zones sensibles / 2006 /

On le sait, toute écriture, quelque distance fictionnelle qu’elle s’impose, est écriture de soi, et en entamer le processus est le signal que la descente au labyrinthe est devenue pour la conscience une nécessité incontournable. Celui qui dit "Je" dans Zones sensibles n’échappe pas à cette règle. Dans la discontinuité des séquences narratives, l’écriture va donc mimer la dislocation du réel d’une existence qui ne s’offre plus que par bribes obsessionnelles se refusant de plus en plus clairement à rester collées ensemble : wagons miteux du train, chahuts de classes d’un collège de banlieue, bistrots d’Hamed, Mustapha, Manuel ou Slobodan, explorations médicales pour tenter de soulager un corps qui crie de partout sa détresse, cigarettes à répétition. Et tandis que l’extérieur craque de toutes parts sous l’effet du côtoiement de l’anonymat et de l’altérité, dans la conscience en miettes du narrateur s’amorce "l’épanchement du songe", la réalité mine de rien commence à s’investir de présences inquiétantes, la mer surtout, en discrètes flaques d’eau mêlées d’algues d’abord, avant d’envahir tout l’espace mental.
Symptômes d’acédie, état dépressif ? Non. Dans l’entre-deux de l’extérieur et de l’intérieur où il se situe, le corps est le premier à manifester ce qui est à l’oeuvre. Une identité est en train de se casser, comme les vertèbres rétives aux mains pourtant expertes du médecin, une raideur souffrante, une opacité inutilement violée par l’investigation radiographique. L’agression chirurgicale imminente qui aura pour fonction de figer définitivement l’identité haïe, métaphoriquement évoquée par la perspective des vertèbres soudées, va enfin libérer l’énergie nécessaire à la conscience pour se "réinventer". Et c’est avec une minutie de maniaque que l’écriture, dans la deuxième partie du récit décrit, à l’intérieur d’un espace mental désormais coupé du réel, les patients efforts du narrateur pour conquérir la souplesse de l’invertébré. Là, dans un lieu improbable, défini par sa seule parenté avec la mer, et dans une durée qui ne se mesure plus que par la répétitivité des soins, le corps est désormais un objet docile entre les mains de traitants thaumaturges qui s’emparent des chairs et les malaxeront, les travailleront pour en extraire l’humain. Avec une attention curieuse et parfois amusée, le narrateur s’observe en perdre peu à peu les attributs, dents, paupières, ongles et même nombril, signe de renoncement à une première naissance, tandis que s’inverse le rapport entre l’extérieur et l’intérieur : le corps, au lieu d’assimiler la nourriture pour en faire de l’humain et affirmer ainsi son ipséité, devient ce qu’il absorbe, algues, mollusques, rendant ainsi possible sa fusion avec les origines de l’organique, l’aube des espèces. Tel se révèle le parcours initiatique et ses rites de passage pseudo-thérapeutiques, l’effort de la conscience pour refaire à l’envers le chemin du complexe à l’élémentaire. Mais l’être qui s’est peu à peu libéré de son humanité en revenant aux origines ne s’est pas pour autant affranchi de ses propres terreurs. L’horreur de l’agonie et de la cruauté est obsessionnelle. Ce qu’il est devenu, et dont aucun miroir ne peut lui renvoyer l’image, n’est-il pas de même nature que la chose agonisante et immonde que Manuel - encore lui - l’oblige à porter sur son dos puis à fouailler cruellement ? Tel qu’en lui-même enfin... le narrateur accouche de sa propre vacuité d’être innommable, désormais sans pensée et sans mots, monstre nourrisson que le passeur Manuel devra, dans d’immenses efforts, extraire du ventre le la mer.
Réinvention de soi ? régression terrifiante plutôt, car la métamorphose s’impose sous le signe d’une perte irréparable, celle des mots. Or les mots, ils sont partout dans le récit, ils en sont même, nous semble-t-il la raison d’être, échouant dans leur fonction commune qui est de faire sens pour mieux affirmer leur vocation à faire image. Le langage communication est toujours pris en flagrant délit de dysfonctionnement, il rate sa cible dans le trop ou le trop peu, logorrhée du narrateur qui "parle trop français" en cours, de son élève la petite Leila et "ses phrases surpeuplées", mots instrumentalisés par la science médicale dont la technicité veut passer pour de l’efficacité, mots étrangers au contraire devenus comme des cris inarticulés dénués de sens, dans un mélange des langues, aux deux sens du terme, imposé au narrateur jusqu’à l’écoeurement, langue coupée enfin, celle de saint Romain, martyre pire que la mort.
La mise en scène par le récit du processus d’extinction en soi du langage n’est-elle pas le témoignage de la hantise de son tarissement et est-ce aller trop loin que de lire le récit comme la métaphore de ce que serait pour celui qui écrit l’horreur d’une conscience mutilée, punie, privée de sa force vitale, la poésie. Mais c’est tout le contraire qui se passe ici, puisque le langage s’autorise à être ce pourquoi il est fait, passeur d’images. Et à ce titre, l’écriture de Romain Verger est un véritable bonheur, car cette écriture-là est lumineuse, dense, elle a le pouvoir de féconder le réel, c’est une écriture de poète, et nous l’en remercions infiniment.

/ sylvie lécuyer /