| / zones sensibles / 2006 / Lorsquun livre soffre, comme Zones Sensibles de Romain Verger, dans sa brièveté et sa richesse, lorsquon le lit en un souffle, traversé par sa foisonnante polysémie, sans pour cela que le récit sen trouve alourdi, on se dit que lon tient là un pan de littérature. Fable ou fantasme, retour du mythe ovidien, métaphore littéraire sur la fatigue des corps, leur inadaptation à la minéralité contemporaine touchant notre sensibilité altérée ? Lambiguïté dun vrai roman est dans tous ces balancements interne/externe du corps et du réel, de leurs rejets et affrontements réciproques. Le texte se partage en deux parties distinctes : avant et après lopération chirurgicale : dalle-bloc-bulle ou le parcours déliquescent ! La découpe en paragraphes inégaux scande ensuite la narration, permettant les ellipses, les sauts de lieux ainsi que lintrusion onirique. Cette composition originale permet une lecture non psychologisante, donnant par touches dinégale valeur en même temps les mutations successives du corps et des informations plus objectives, venant "faire raccord" pour relancer lintérêt de lintrigue. Un homme souffre dun monde heurtant par sa dureté, son inhospitalité. Son corps va muter jusquà la métamorphose avec laide de la médecine. Il observe sa mutation de lextérieur et on pense à Grégoire Samsa de Kafka. Le "je" omniprésent du narrateur ne soctroie pas le récit comme engendré par un narcissisme ou un égotisme. Ce qui arrive au corps dans sa lente transformation est accepté comme une juste thérapie : cest le constat impersonnel et néanmoins effrayant que la déshumanisation subie est la condition sine qua non du retour à lidentité (compris ici comme mêmeté, coïncidence ) donc à la mort de soi en vue dune refondation. Lanesthésie souhaitée (p. 26), lanesthésie réelle montrent bien le désir tenace de lutter contre la douleur, de tenter tout au long du récit de se soustraire au règne des mammifères pour se rapprocher du milieu marin. Mais comme Samsa, il natteindra jamais à un pur soulagement, une apesanteur sans pensée. Les "horribles cris de nourrisson" (dernières lignes) dune forme poulpeuse et immonde désigne bien quà partir de laquatique (ou du liquide amiotique) va naître du vivant mais sans loriginel du nouveau-né, avec une charge de souffrance enfouie. Le récit se termine sur une interrogation qui à ses trois-quarts sexprime par cet encart sans lien avec la narration, pure information journalistique annonçant peut-être la régénérescence de notre monde par le retour aux origines. Roman remarquable de Romain Verger mais qui différemment de Kafka ou de Camus où le neutre, le "il" de la voix narrative distante, extérieure et essentielle, agit pleinement, ne cultive pas directement par son phrasé lambiguïté inhérente à linquiétante étrangeté souhaitée. Néanmoins, passée la première lecture, de la profondeur de loeuvre et de ses prolongements inouïs sourd comme un sens tissé par des remarques parsemant les lignes : le trou creusé dans la table par Jérôme (comme une ravine doù coule un filet deau), les bordures de skaï du siège doù sortent coquillages et mollusques, les cartouches waterman étoilant le plafond de la classe. Des signes prémonitoires, des inquiétudes entre rêve et réel. Létrangeté de la situation globale du roman tient donc à la dissémination dans la trame même du récit de détails notifiés comme plausibles mais toujours à la limite du mirage. Echapper à la dureté du monde (le sable sec, le corps osseux, lorganique blessant, la dalle) pour laisser sy substituer le spongieux, le mou, linforme (la vase, les algues, le rasé), le lisse ? Nest-ce pas aussi rêver du déplacement de lélément mâle vers le stade femelle : de la rigidité à lhospitalité, du vertical à lhorizontal, comme planéité du gisant, de lanesthésie, de la position reposée. La douleur fut lindication quun retour à la nage devait être salvateur mais ici le procédé est poussé jusquà lextrême métamorphose du corps pour accéder à sa propre restructuration. Cependant, cest vers lunicité biologique que se dirige le corps du héros, métonymie de lun à la place du complexe ( "le tronc de la Ravine des Roches", "le cadavre mutilé de la plage" et "le monstre non identifié"). Cest cette progression vers lindifférencié, vers un magma tenant lieu de matrice qui est en oeuvre tout au long du récit. Un corps qui séloigne et sisole, ne rencontre plus sa composition, se réduit à une monade chosifiée jusquau protoptère ultime témoignant dun vague cri encore humain. En fait lhistoire dun corps involutif perdant son hétérogénéité, débarrassé de toute phanère, mutant davant la culture. Quel sera le miroir courbe qui dévoilera lénigme de cette anamorphose afin de la redresser et que sorigine peut-être là un avenir messianique. Mais il faudra dabord délivrer la bête des rets du pêcheur. / georges bénaily / le poids des os /
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