/ zones sensibles / 2006 /

Un premier roman est un pari, un pari sur l'écriture, sur la langue, sur la forme, sur la matière du récit, et ce pari, Romain Verger le tient. Et il le tient peut-être très simplement parce que son livre, maîtrisé, n'échappe pas aux mains qui le tiennent. Ce court roman s'établit dans les "zones sensibles" de l'intériorité mais son approche singulière n'exclut pas le partage.
L'histoire est celle d'une métamorphose. D'une dissolution même, tant le rôle de l'élément liquide, dans ce roman, est important. Car la direction du récit est celle d'un retour amont, à contre-courant même du corps, vers l'origine, vers ce passé antérieur à l'homme, dans les profondeurs aquatiques. Nous évoluons au début du livre dans l'univers circonscrit dévolu à un jeune enseignant de banlieue, univers qui ne lui procure comme seules échappées que des paysages entrevus chaque jour au travers des vitres des trains ou celles de sa classe. Il n'est pas indifférent à ce qui l'entoure, les enfants retiennent son attention, les gens qu'il croise chaque jour sur "la Dalle" deviennent des familiers. Mais il est là sans être présent, et la présence qu'il porte en lui est vouée à un ailleurs où la solitude pourrait se vivre dans l'apaisement et la reconnaissance de soi : la mer. Toutes ses pensées, malgré lui, sont tournées vers la mer qui lui donne des signes de connivence : "De retour du collège, je plonge la main dans mon sac pour en sortir un manuel et c'est une algue qui me vient entre les doigts" (...) "Ce matin, en arrivant sur la Dalle, j'ai senti les embruns, un mélange d'iode et de poisson porté par le vent (...)". Comme son corps douloureux nécessite une intervention chirurgicale, et que son médecin lui suggère ensuite une convalescence dans un établissement thermal, il se
rend enfin à la mer. L'établissement, situé au bord de l'océan, est ultramoderne, sophistiqué, le personnel y est très attentionné, les soins personnalisés. Seul, toujours, mais environné de présences féminines, il se prête docilement à tous les exercices de rééducation, à toutes les variantes de balnéothérapie, et respecte consciencieusement le régime alimentaire édicté par une diététicienne. Ainsi, encouragé par son médecin, il se sent progresser, son corps ne le fait plus souffrir et même il s'assouplit considérablement. Cette thérapie, destinée à le soigner, tend inexorablement à le transformer, à le réinventer : "J'ai acquis cette certitude en mesurant mes progrès : j'ai la souplesse des algues, la ductilité du poulpe, l'appétit des astéries, la mobilité de la mer, ses courants de surface et de fond. J'ai la pensée obsessionnelle des couteaux dont la survie à marée basse est suspendue au retour de l'eau". De ses dents à ses pensées, le narrateur perd peu à peu tous les sens, les repères de sa vie d'homme. C'est une perte consentie, une régression heureuse, et c'est un bonheur foetal que la mer lui promet au bout de l'aventure. Comme une mise au monde inversée, une venue au monde de l'obscur et du silence.

/ marc fontana / diérèse / n°33 / 2006 /