| / zones sensibles / 2006 / Premier roman de Romain Verger, jeune romancier de 33 ans qui est aussi lauteur dun essai sur Henri Michaux, Zones Sensibles est un ouvrage troublant, inquiétant, et profondément dérangeant. Un roman étrange dans lequel la narration se déconstruit pour reconstruire une réalité nouvelle par le pouvoir des mots et de lévocation. Une plongée dans une psyché à la raison vacillante qui nous emporte à la lisière entre folie et réalité, fantastique et onirisme avec une virtuosité décriture franchement jubilatoire et toujours teintée dune grande poésie. De la déculturation de nos sociétés anonymes et abêties à la réinvention du corps humain, à la reconstruction dun organisme à la recherche de soi et de sa souplesse primordiale perdue quil va aller chercher aux tréfonds du végétal et de laquatique, cest à un voyage aux confins de la folie et de la perte de soi-même que Romain Verger nous convie. Une plongée dans un monde onirique et fantasmatique où la perte de repère devient perte du corps, où la maladie permet à lindividu de se recréer et de se repenser, monstre hideux dans lequel labandon des attributs humains est à chaque fois une petite victoire sur les limites de nos organismes. Roman complexe me direz-vous ? Ecriture ambitieuse certes, mais la complexité du sujet de Zones Sensibles ne se double pourtant pas dune complexité narrative : les enjeux sont clairement présents, la pertinence et la réflexion sur le choix des mots et de la syntaxe est bien réelle, mais jamais Romain Verger nous écrase sous le poids dune interrogation ou dun style bien trop pesants. Au contraire, il nous offre un roman très simplement mené, lhistoire dun homme à limage de chacun de nous, jeune professeur dans un collège ou lycée difficile de banlieue. Les élèves sont terribles, lincompréhension et le désintérêt de ses élèves le terrassent, les mots se perdent, la culture seffiloche et notre narrateur plonge rapidement dans une sorte de terrible dépression stigmatisée par lapparition de maux de dos de plus en plus douloureux. A la disparition des mots, à lépuisement de la langue se substituent donc les maux de Romain : dans cette école, on noie en effet les livres, on les découpe, les effeuille, pour en faire des oeuvres dart ou des cocktails dencre. La parole du professeur submerge ses élèves, les engloutit et ils le lui font clairement remarquer tandis que la métaphore maritime vient de plus en plus hanter et peupler la parole du narrateur. Au fil de ses trajets en train et de ses douleurs, les mots et lévocation de sa vie désespérante défilent à la vitesse des paysages monotones qui constituent sa vie quotidienne. Mais peu à peu, la douleur va prendre le pas sur la réalité et celle-ci va se trouver peuplée de créatures inquiétantes, de pensées troublantes en rapport toujours avec la mer, lélément aquatique ; telle un régression vers le primordial, lamniotique, lenfance, qui va le conduire peu à peu à une véritable régression physique. La douleur aux vertèbres va le mener à une opération. A partir de ce moment là et de la convalescence qui sensuit dans un étrange centre thermal de Bretagne, la folie va prendre le pas sur la réalité du narrateur et son corps va peu à peu se transformer pour se réinventer, perdant peu à peu ses qualités humaines pour sadapter à létat organique de linvertébré. Le corps va se transformer mais la conscience aussi et Romain Verger nous offre la vision de la réunion presque idéale de lhumain et de la mer, le corps devenant ce quil absorbe (des algues et du poisson) et malaxé jusquà létirement le plus incroyable. Le nombril disparaît, refus de son appartenance au monde quil rejette et qui le rejette, les dents tombent, le corps se dévertèbre, et la folie gagne. Lindividu se métamorphose et se recompose dans un élan inversé de rejet et dacceptation qui recompose lordre des choses. Une formule scientifique un peu complexe, "lontogenèse refait la phylogenèse " formule en mots compliqués une vérité assez simple : lévolution de lindividu au stade foetal suit et reproduit lévolution de la vie sur terre. C'est-à-dire que le foetus va reproduire tous les stades cellulaires et le développement lié à laquatique jusquau besoin doxygène et à la sortie de leau. Cest donc lapparition de la vie sur terre mais aussi le schéma de la naissance, la formation du foetus et la sortie du liquide amniotique. Alors si vous me suivez, cest le processus inverse que va suivre et revisiter Romain Verger : lhomme va retourner à laquatique par une lente re-transformation du corps pour confirmer une osmose fondamentale entre lhumain et le marin. Retour aux origines par une lente et méthodique recomposition du corps (mais aussi par un long et méthodique dérangement des sens...) Ici, tout est bien entendu intimement liée dans une plongée sans retour, à la fois folie et poésie. Zones Sensibles est ainsi une très belle et très sombre plongée dans la folie et la détresse dun homme désespéré par sa vie de tous les jours et par la société abêtissante qui lentoure. Une histoire profondément humaine et dérangeante dans un style vraiment limpide, simple et extrêmement précis. Quand tout se désintègre autour du narrateur, cest la force de lécriture de Romain Verger qui vient relayer la foi dans le mot. Un ouvrage vraiment intelligent et passionnant qui nous emmène de bout en bout sans lasser et en soulevant à chaque page une nouvelle interrogation, un nouvel étonnement, un nouveau sentiment de malaise. Un excellent roman qui nous prouve une fois de plus le talent de Quidam Editeur pour dénicher les perles rares de la littérature contemporaine. Un roman à découvrir, à lire et à relire que je ne saurais que trop vous conseiller pour découvrir dautres territoires encore inconnus dans le panorama des littératures dérangeantes et intellectuellement excitantes ! Un jeune auteur à ne pas laisser dans lombre et une maison dédition dont je ne peux que conseiller de découvrir lintégralité du catalogue à tous les amoureux de littératures contemporaines originales et sortant des sentiers battus. Enfin des mots neufs à offrir à nos esprits curieux ! Vraiment un excellent roman. Il ne faut pas s'attendre à quelque chose de fantastique dans le sens traditionnel du terme mais bien plutôt à un roman à la lisière des êtres et des choses qui laisse planer une atmosphère vraiment troublante. C'est un ouvrage qui traite vraiment des frontières, qu'elles soient entre le réel et le fantasme, le corps et la transformation, l'humain et l'inhumain. En plus, c'est fascinant la manière dont l'auteur nous dépeint cela, à la fois en retrait et avec une puissance d'évocation pleine de talent. On est vraiment en plein coeur d'une écriture très contemporaine mais cette fois avec une thématique vraiment originale et insolite. Et je ne vous ai pas en plus parlé des personnages secondaires.... Chapeau bas! / chaperon rouge / psychovision.net / mai 2006 /
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