| / joanna rajkumar / / onirocosmos ou la vie dans les plis du rêve / publié sur Acta le 3 mai 2006 (Volume 7, numéro 2) http://www.fabula.org/revue/document1351.php Un ouvrage entièrement consacré à la place du rêve dans lunivers dHenri Michaux manquait. Lintérêt de la démarche est daborder directement cette question importante en rassemblant les différents niveaux de loeuvre qui sy rattachent, sans pour autant sattarder sur des questions déjà traitées dans limportante bibliographie du poète. Lauteur propose un itinéraire allant du récit de rêve à lélaboration progressive dune écriture onirique, dont létude est développée selon un triple enjeu, esthétique, poétique et existentiel. Il sagit de montrer comment dès les premiers écrits (1) se met en place une singulière poétique du rêve, qui trace une continuité beaucoup plus présente quil ny paraît à première vue, et oeuvre par prolongement entre les différents textes tout en ne se donnant pas explicitement comme art poétique. Ce fil directeur permet dexplorer "lespace du dedans" de lécriture poétique de Michaux en montrant que les expériences décriture, particulièrement diversifiées, et le travail pictural se nourrissent et se renouvellent à une source commune, qui naît dun rapport paradoxal à la matière du rêve. En effet, le poète ne cesse dincriminer la pauvreté et le prosaïsme de ses rêves nocturnes, mais ce discrédit et de cette misère onirique, qui sinscrit dans limportance du peu et de la pauvreté chez Michaux (2), aboutit à une extension du domaine du rêve dans un onirisme dilaté. Des années 1930 à 1950, le travail du texte se mêle à celui du rêve dont il fait son objet, avec une "apothéose onirique" en 1935 dans La Nuit remue. La suite de loeuvre est moins marquée par les récits de rêves mais on retrouve cette écriture onirique recherchant une magie du rêve dans les textes de jusquà lécriture de lexorcisme et les essais sur les drogues, en passant par les récits de voyages, réels ou imaginaires, et les peintures. Avec Façons dendormi, façons déveillé en 1969 lessai sur le rêve fait retour, mais cest désormais moins pour créer un effet de rêve chez le lecteur que pour analyser le rêve comme un objet pensable. Ce faisant, lessai sécarte finalement de lécriture onirique telle quelle est définie. Le critique choisit de laisser en marge la poésie plus tardive de la sérénité, délibérément exclue du corpus, en précisant toutefois quil est intéressant de lenvisager comme une dernière métamorphose de lonirisme, dans une forme où le rêve se dégrade en spiritualité et trouve une expression extatique dans un cadre plus versifié. Ces contradictions de loeuvre, entre coulées et brisements, permettent au critique danalyser les stratégies défensives à loeuvre dans les différents traitements du rêve, quil soit thème du texte, objet explicite ou non, quil remplisse une fonction de dramatisation ou de figuration ou quil soit constitué en modèle et moteur de lécriture au sens où celle-ci cherche à "créer du rêve" (3). Il y a donc un double rapport au rêve selon que les textes le dénient ou en exploitent la matière et un dédoublement du rêve lui-même, quil soit rêve nocturne ou rêve vigile. La mise en oeuvre et la mise à distance de cette matière onirique invite à interroger le "bain onirique" de lépoque et les rapports avec le contexte surréaliste, la perspective psychanalytique ou les réflexions dautres écrivains comme Hellens ou Valéry (4). Les principes du rêve et de la rêverie renvoient ainsi à un mélange de sources hétéroclites et à une dialectique entre passivité et activité qui montre comment, à partir dun noyau premier, le poète en a dune part sublimé la matière, dautre part diversifié les modalités pour tracer des lignes multiples et ondulatoires. Programme onirique La première partie de louvrage montre laffirmation dune singularité dissidente renvoyant à un besoin doriginalité qui sappuie sur des acquis niés pour mieux instaurer un autoengendrement rêvé. La naissance en littérature de Michaux coïncide avec lintérêt du surréalisme pour le rêve et sy intéresse tout en développant la revue belge Le Disque vert en marge du mouvement. La mythologie poétique se substitue à la préhistoire du sujet dans la création dune "fable des origines" qui permet la mise en scène de loriginalité à tous les niveaux, familial, culturel, littéraire. La multiplicité des sources va de pair avec un évidement de lhypotexte qui vise à lélaboration dun nouveau style associant immédiatement insubordination et innovation linguistique et expression onirique dans un "style morceau dhomme" ou "style rêve" (5). Il sinstaure donc un "dialogue à distance" avec les pères et les frères de ce contexte onirique, Breton, Hellens et bien sûr Freud. Michaux développe des affinités et des rivalités par le rêve dans un oedipe culturel aboutissant à une synthèse inédite. Le goût du "fantastique continu" inscrit Michaux dans une filiation avec loeuvre dHellens, par son intérêt pour les périodes hypnagogiques, la fragilité de la perception et la dimension profondément fantasmagorique de la réalité jouant sur une inversion des polarités et la désorientation du lecteur. Mais cette filiation aboutit à une émancipation qui rejoint lexpatriation généralisée sur laquelle se construisent la vie et loeuvre du poète. Cest en opposition par rapport à Breton, lécriture automatique étant considérée comme "incontinence" en littérature alors quil la privilégie en peinture, et en remaniant la théorie freudienne vers une revalorisation de la théorie psychosensorielle (6), un refus dune limitation sexuelle du symbole et un élargissement du postulat de la libido aux autres affects, que Michaux dessine les contours de sa propre conception du rêve (7). Le symbole tisse les fils du psychanalytique, de lonirique et du poétique et Michaux entend lutiliser pour renforcer la connotation et exténuer la dénotation. Le terme "subconscient" est préféré à linconscient freudien parce quil met en évidence une spatialisation du sujet et une opposition entre surface et profondeur, qui joue à de nombreux niveaux de loeuvre tant poétique que picturale. Le mouvement qui remonte du signifié au signifiant est lié à la nature profonde du rêve comme principe de mouvement et emblème de la motricité corporelle. Lintime, le corps et la poésie se rejoignent à travers le prisme onirique pour désigner limpulsion vitale et créatrice comme leur coeur palpitant, la source de leur élan. Lutopie linguistique et le rêve dune langue directe vont de pair avec cette quête dune immédiateté impossible. "La langue du rêve est dabord celle du corps", et cest par sa nature protéiforme, préverbale et visuelle que le rêve a partie liée avec les origines. Le poète devient plaque sensible, sismographe inconscient pour enregistrer les lignes somnambules et "participer au monde par des lignes", qui sont dabord reliées à celles du corps. Le mot, lhomme et le signe correspondent à travers la jambe comme emblème de la mobilité vitale et idéogramme de lêtre, "épure dune genèse des choses" (8). Le travail décriture poétique procède lui-même dun processus onirique de déformation et de reformation dans une logique dengendrement qui allie le mouvement et la juxtaposition dinstants fixés. La fabrique onirique Dans une deuxième partie, lauteur sattache au mélange entre fabrique du rêve et fabrique du texte. Le développement de la place du rêve dans la littérature saccompagne dans les années trente de lémergence dune nouvelle catégorie de peintres, les oniriques, auxquels sintéresse Michaux. Cest aussi loccasion pour lui de caractériser les textes oniriques, non pas comme des stricts récits de rêve, mais comme des textes "possédant lallure" du rêve. Pour définir la place et le sens de ladjectif "onirique" dans loeuvre de Michaux, il faut remarquer que les quelques occurrences du terme renvoient toujours à un onirisme entendu comme effet de rêve qui est le fruit dune conjonction de procédés les plus disparates et illusionnistes. Leffet de rêve de lécriture onirique est du même ordre que "létat poétique" que la poésie doit susciter selon Valéry. Le travail de déformation séloigne de la fonction référentielle et fait de lécriture onirique un espace de création où de multiples dimensions se croisent, au-delà du clivage entre prose et poésie, dont toute loeuvre de Michaux sattache à montrer linadéquation (9). Si la question générique est au centre du dispositif onirique, cest pour montrer le glissement du récit de rêve, rattaché au discours courant, vers une écriture onirique qui est un discours littéraire mêlant ressources prosaïques ou poétiques dans un mouvement deffacement des frontières. Les logiques oniriques se déploient selon un "coefficient de déformation" en entrelaçant fantasmatique et métaphorique, en privilégiant le décalage et lincongruité. La dimension langagière du rêve est loccasion dun détournement de la fonction linguistique au profit de jeux de mots qui exploitent cette manière dont le rêve remonte au langage figuré pour constituer une expression archaïque. Le "style rêve" de Michaux, comme le "langage-rêve de Valéry" (10) offre un espoir de réconciliation par delà la division babélienne des langues et lopposition entre discours populaire et savant. Lintérêt, permanent chez Michaux, pour un "langage viscéral" et animal dans une "poétique des entrailles" (11), lie la question du rêve et la quête dun langage transparent et sensible. Michaux sapproprie la théorie linguistique de linconscient pour montre à la fois le prosaïsme élémentaire du rêveur, le caractère littéral de certaines visions et paradoxalement le travail poétique de métamorphose qui sy accomplit. Le rêveur est un metteur en scène qui se fait du cinéma sur la toile noire de son imagination et parle un langage multiple redonnant sa toute-puissance à la dimension concrète et expressive et traitant les mots comme des choses. Le corps soffre comme "réservoir kinesthésique dimages", véritable générateur dimages et de mots en imbrication ou superposition. Le mouvement lie Soma et Psyché dans un élan-désir qui lie aussi réaction somatique et émotion dans une logique de labsurde où lirrationnel a force de réalité, pouvant tout autant être source de scénarios de cauchemar. Selon le poète "toute analogie est une amorce de rêve", loriginalité de la dimension onirique chez Michaux vient paradoxalement du caractère extra-onirique et de la modalité hypothétique des textes, où le rêve est présenté comme actualisé, dissolvant ainsi la limite entre rêve et réalité. Le récit de rêve est donc finalement constitué en repoussoir ou modèle inversé pour mieux en subvertir les règles, illimiter la notion de rêve en la rendant inassignable et irréductible au sommeil. Le critique analyse La Nuit remue comme avènement du récit onirique qui transfigure, désoriente et réoriente la matière du rêve au profit deffets dincertitude et dune esthétique du surgissement fondée sur lécriture comme court-circuit. Cette écriture du court-circuit qui rejoint le coq-à-lâne du rêve remplit une fonction de préservation pour substituer au débordement du sujet par les profondeurs la concentration dune énergie délibérément orientée et donc libératrice et active. Lindifférence morale et lhumour noir de Michaux fonctionnent comme mécanismes défensifs tout en permettant dauthentifier létrange et détablir une connivence avec le lecteur. Louverture dun champ hypothétique à même le rêve entraîne linfléchissement du rêve en rêverie compensatoire, jouant aussi sur des effets de magie et crée des zones de flottement où les mondes opposés se confondent. Après avoir tracé la ligne qui va des récits de rêve aux récits oniriques, louvrage montre la continuité qui va dEcuador aux peintures sur fond noir, des textes aux dessins, continuité thématisée par le poète lui-même mais qui mérite de sy attarder. La ressaisie des dessins par lécriture poursuit le traitement onirique et la projection directe sur la toile des affects intériorisés est loccasion de se dégager des mécanismes répétitifs avec lesquels lécriture est liée. Les oppositions surface-profondeur, forme-informe et lumière-obscurité trouvent ici une expression privilégiée, notamment avec les visages qui participent à la fois du gouffre onirique et de son aspiration lumineuse. Le texte devient lui-même dessin, mais dessin animé qui met en mouvement tous les affects et les processus figés. Au-delà du langage, limage fournit une écriture émotionnelle, linscription en signe visible dun mouvement pulsionnel (12). La peinture simpose comme un "déplacement" vital et une expression à même la matière, ce fond noir de la vision, "ce sans quoi la lumière na pas de vie intéressante". Les couleurs du double intérieur et le fantômisme de Michaux font de la toile un écran du rêve et le lieu dun jeu optique à partir de linexpliqué, de lobscurité essentielle. Cette "fabrique onirique" était mentionnée dès Ecuador avec lintérêt pour lillimitation de la ligne visuelle à lhorizon des grands espaces, la pratique de la rêverie comme représentation sublimée des choses décrites et agissement plastique sur le réel. Désorientations La troisième partie est consacrée au franchissement des portes du réel et au choix privilégié des zones de flottement et de confusion. Lauteur rappelle que le terme "onirisme", dabord forgé en contexte médical et psychiatrique, renvoie à lhallucination et la confusion mentale, et met en évidence un lien archaïque entre rêve et folie. Ce lien permet de rendre compte de lesthétique de la confusion que développe lécriture de Michaux. Lonirisme est ici lié au dérèglement des sens et de la perception, fondée sur une appréhension pathologique des données du monde (13). Lexpérience onirique présente des points communs indéniables avec lexpérience confusionnelle (14) et les désorientations spatiales et temporelles. Le moi rêvant figuré en Sancho Pança dans Façons dendormi, façons déveillé suggère un maître éveillé en Don Quichotte, qui précisément rêve éveillé et vit la réalité de manière confusionnelle. Ces effets de flottements habitent une écriture créant une "inquiétante étrangeté" où lunheimlich freudien se conjugue avec une incertitude démultipliée et un détour par le fantastique pour opérer la conjonction entre rêve, imaginaire et réalité quest lonirisme. Lécriture procède souvent par brouillage généralisé des causes de lonirisation et privilégie un brouillard rendant indistincte la limite entre rêve endormi et vigile, qui nest pas sans rappeler La Métamorphose de Kafka. Lonirisation du réel est le corollaire de la banalisation du rêve et permet de mettre en place une fantasmagorie du quotidien qui peut sappuyer et déformer un substrat autobiographique. A la manière dun procédé chimique, qui nest pas sans lien avec la dimension cinématographique, il sagit dinjecter de limaginaire dans les couches de la réalité pour produire leffet onirique. Lonirisme rassemble lexpérience de la confusion avec celle dintervention où lécriture doit avant tout être un agir sur soi, un moyen daction efficace. La chambre devient le cadre spatial privilégié des situations oniriques. Le choix de ce lieu permet des procédés de mise en abîme et linstauration dune double vue qui présente rêve et réalité simultanément. Les formes et les monstres les plus variés prennent consistance dans cette intimité habitée, qui constitue lespace paradoxal où sont concentrés des motifs inconciliables. Le train et le compartiment sont aussi des figures de lintériorité et de son mouvement immobile et réalisent lespoir dune résolution des multiples postulations. Le noir est le cadre temporel préféré des récits oniriques et favorise la confusion par la saturation et le fourmillement de linnombrable sur le tableau noir de limagination. On retrouve dans cette magie textuelle un goût marqué pour des procédés cinématographiques comme le fondu ou le travelling. Le texte apparaît à travers un brouillard onirique, fait de "nuages de sensations" et renvoyant autant à la perception cotonneuse du corps quau choix dune stratégie décriture. Le rêve peut devenir spéculaire et sattacher au motif du seuil dans une construction méta-onirique entre gouffre nocturne et dépli de la nuit, des affects et des gestes à déployer pour se dégager de lenlisement de la conscience. Le poème naît dun double mouvement entre noyau de nuit et désaisissement lumineux. Cest lexpérience de la division originaire qui se rejoue comme rupture dont il faut faire le deuil pour sortir du gouffre, qui est métaphore du processus onirique lui-même. La spatialisation du psychisme saccompagne dune représentation architecturale restituant à travers les étagements successifs, palliers ou souterrains, des niveaux de conscience et des degrés de réalité différents. Le choix des zones de confusion et de flottement sinscrit aussi dans la perception de soi comme "né troué" et "bâti sur une colonne absente". Les métaphores de la vacuité sont projetées dans une écriture qui peut offrir une forme en mouvement au sujet tout en utilisant les caractéristiques devenues positives du vide. Lonirisme et la conception de lâme comme principe mobile, unissant de manière jungienne le conscient et linconscient (15), permet de sortir de lhorreur sans sujet du clivage et dinvestir des états de repli comme le rêve ou la paresse et de faire de la perception fluidique une source dapaisement et douverture féconde sur les bords de la conscience. Lécriture onirique réalise ce que le rêve fait par son travail de dramatisation et assume donc plusieurs fonctions : dabord elle permet un corps-à-corps avec les profondeurs de lêtre, et une contemplation à distance et cathartique des éléments rendus visibles, ensuite elle fonctionne comme garde-fou et répond à lépreuve par lexorcisme. Le dédoublement permet un processus daltruisation, grâce auquel le sujet se protège en maintenant un écart salutaire et une "liberté daction". Lambiguïté devient source de possibilités multiples où sexprime le paradigme onirique dans un continuum fluide et cohérent qui opère des passages entre les différentes formes de loeuvre. Lonirocosme L "onirocosme" (16) suit un parcours qui va "du rêve éveillé aux hallucinations psychotropes ou hypnagogiques en passant par les troubles corporels", où certaines expériences sont autant de réactions contre le rêve. Pour lutter contre la menace de résurgence de linconscient et la dissolution de lintégrité, la scène de lécriture est le lieu dun important travail de refoulement par loubli des rêves, dont ne reste quune recomposition fragmentaire, et leur dépréciation qualitative. Lautoanalyse révèle son caractère défensif en privant le rêve de profondeur et dobscurité suggestive. La somnolence et le réveil sont des seuils particulièrement propices à une jouissance hallucinatoire qui sert de laboratoire à lécriture. La perception initiale et régressive de ses états de demi-sommeil ouvre à une indistinction originelle où le moi corporel protoplasmique se fond dans un bain fusionnel. Libéré de "la maladie dêtre soi" (17) qui nest selon lexpression de la postface de Mes Propriétés quune "position déquilibre", le retour au point multiple peut être fugacement vécu. Le rêve éveillé constitue un phénomène compensatoire, un exorcisme par ruse concertée là où le rêve est une ruse du subconscient. Le rôle de la rêverie renvoie à limportance de la pensée magique chez Michaux, révélée par les voyages et remplissant une fonction curative. La méthode et la canalisation de lénergie, comme dans les pratiques méditatives, sy opposent au chaos aliénant du rêve nocturne. Michaux opère une translation et déplace aux rêves vigiles la fonction de décharge et de réalisation des désirs du rêve nocturne. Le procédé rentre dans une stratégie globale de dénigrement de la réalité au profit de linvention narcissique. Laction magique se caractérise par une forme plus poétique qui manifeste une confiance accrue dans le langage et dans le pouvoir actualisation de lexpression poétique. La rêverie peut alors se placer sous le signe dun consentement où la tension devient abandon et trouve un repos dans le mouvement. Lauteur se penche ensuite sur les "petites et grandes épreuves du corps" pour montrer le rapport des sensations oniriques à lexpérimentation du corps, notamment par le rôle de la nutrition et des troubles corporels comme stimulants oniriques et sources du processus de lécriture. La gestation clinique des textes, mentionnée dans le chapitre précédent, est à rattacher aux similitudes entre le pouvoir imagogène de la maladie et celui du rêve. De même la référence à lapproche phénoménologique de Merleau-Ponty vient un peu tard approfondir la réflexion sur les rapports entre le corps et le monde. Cest dans la rupture de la continuité sensori-motrice sur laquelle nous fondons notre croyance au réel que naît la perception onirique et son importance paradoxale pour le réel. Un contenu latent à lexpérience sensorielle, comparable à celui du rêve, est pressenti mais refoulé au profit dune analyse existentielle qui constitue la première défense et substitue une perspective phénoménologique à la dimension psychanalytique. Lexpérience des hallucinogènes est rapportée dans le cycle homogène des essais, où lexploration des drogues permet une focalisation sur le pouvoir iconique de lhallucination et prolonge lexpérience confusionnelle approchée dans lonirisme par la folie expérimentale suscitée par la mescaline. Comme le remarque lauteur, il nest pas innocent que Façons vienne à la suite de ce cycle marquer une démission de lonirisme et une démarche interprétative clinicienne. Par rapport à la drogue, le rêve est souvent le comparant qui simpose, pour établir des différences comme des points communs, cette comparaison renvoyant à un rêve dimmédiateté ineffable. Contrairement au poème-action, le langage est mis en échec, toute tentative de transcription étant décevante. Le recours à des techniques cinématographiques se comprend par rapport à cette démission du langage face à la mobilité recherchée. La discontinuité douloureuse radicalise le court-circuit et le style coq-à-lâne du rêve dans un paroxysme insupportable. Lhallucination se révèle fondée sur une perception trop aiguë, ce qui permet par son moyen comme par celui du rêve de réhabiliter les données premières de la perception. Lexpérience hallucinogène transforme le sujet en bon rêveur. Michaux voit dans la mescaline un idéal onirique et constate la fadeur du langage face au caractère hyperbolique de lexpérience, ayant désormais accès au pouvoir optique que le rêve lui déniait et quil cherchait dans la rêverie. Dans lexpérience de la drogue, la chute passive dans le gouffre onirique est redoublé dune acceptation, et ne compromet plus toute possibilité de révélation. Le recentrement sur le rêve permet paradoxalement de sen déprendre par la distanciation donnée par la mescaline et adoptée par la voix de lessayiste. La perspective danalyse se retrouve dans Façons où lonirisme est désormais atténué, du fait de lhomogénéité du cycle et du choix du seul élément quest la drogue, parmi les divers moyens de lonirocosme. Mais la ligne onirique de loeuvre de Michaux a suivi toutes les métamorphoses qui lui étaient nécessaires et le poète, ayant cherché lombilic des rêves (18) et de la création, peut dire avec le peintre Miro : "Ceci est la couleur de mes rêves". Au terme de cette lecture, on peut apprécier létude très riche et fouillée de la place du rêve chez Michaux, lattention aux sources hétéroclites, au travail de refoulement et aux stratégies défensives du poète. La présentation du paradigme onirique a le mérite de rassembler de nombreux fils directeurs, de bien mettre en évidence le continuum de loeuvre à travers la diversité des formes, des textes et des perspectives dapproches. Les éléments que lon aimerait voir approfondis sont ceux que lauteur écarte lui-même, à savoir la poésie extatique de la dernière partie de loeuvre, qui si elle peut être comprise comme un onirisme dégradé, nen serait pas moins intéressante à déplier dans cette voie. De même, si dimportantes analogies entre lexpérience sensorielle et le vécu onirique sont décrites, on peut toutefois regretter que lanalyse de la perception et ses liens à la fois avec le rêve et la maladie ne soient que tardivement explorés dans louvrage, où ils pourraient être plus conjointement tissés dans leur rôle de moteur poétique. Joanna Rajkumar Notes : (1) : Voir Les Rêves et la Jambe en 1923, mais aussi "Surréalisme", "Réflexions qui ne sont pas étrangères à Freud", "Mes rêves denfants", Qui-je-fus. (2) : À ce propos, voir Roger Dadoun, "Poétique du peu ou la puissance des faibles, des petits et des maigres", in Ruptures, sur Henri Michaux, éd. Payot, 1976. (3) : Selon lexpression de Franz Hellens dans La vie seconde ou les songes sans la clef, Bruxelles, éd. du Sablon, 1945, p.106. (4) : En effet, on remarque que lintérêt pour la question du rêve, qui devient privilégiée avec les Romantiques, se développe largement au XXème siècle dans la littérature française. Voir à ce sujet la thèse de Fanny Dechanet soutenue en Sorbonne en novembre 2005, Lécrivain, le sommeil et les rêves des Romantiques à laprès seconde guerre mondiale. De le même manière que lauteur remarque que le sommeil, sujet délaissé à lexception notable des travaux de Pierre Pachet, ne se réduit pas aux productions oniriques, on peut dire que chez Michaux le rêve comme matière et principe onirique de transfiguration de la réalité ne se limite pas au cadre du sommeil. (5) : Les Rêves et la Jambe in OC I, Gallimard, Pléiade, 1998, p. 18-25. Déjà le rêve est caractérisé en rapport avec Babel et le charabia des langues, la partition de lhomme total en morceaux dhomme, une logique absurde et fantastique, et une inaffectivité ou "anaffectivité". A plusieurs reprises, Michaux lassocie à une démarche "coq-à-lâne" - ce qui se retrouvera dans lidéal décriture recherché et la "jolie langue quadrupède" évoquée dans Ecuador - et à la notion de mouvement, un mouvement muet quil faut traduire après-coup. (6) : Michaux sappuie sur les travaux de la fin du XIXème siècle comme ceux de Krauss, Simon et notamment Mourly Vold "Expériences sur les rêves et en particulier sur ceux dorigine musculaire et optique". Il utilise également Ribot, Les maladies de la personnalité, et Villeneuve, Les rêves ; leurs mécanismes ; les différentes sortes de rêves. La vision à distance. La précision des événements. (7) : Qui nest pas sans lien avec dautres figures fraternelles, marginales et incontournables comme Lautréamont et Artaud ou encore Paulhan et Supervielle. (8) : Selon lexpression de Merleau-Ponty dans lOeil et lesprit, Folio essais, 1964, p. 74. Louvrage de R. Verger a le mérite, même sil nétablit pas de rapport explicite, dutiliser de manière pertinente à la fois les apports freudiens, indispensables pour la question du rêve, et les réflexions essentielles de Merleau-Ponty sur le corps, la perception et lart. Michaux procède de manière générale au même travail de synthèse que celui mentionné pour le rêve, en nourrissant son écriture de philosophie, et particulièrement de phénoménologie, de psychanalyse, décrits scientifiques ou de spiritualité asiatique. Ce processus dinnutrition, qui ensuite évacue les sources, se retrouve sans cesse et fait du poète une figure de phénix qui fait feu de tout bois et renaît toujours de ses cendres. Le problème que pose le rêve, comme la création, est celui de la renaissance, de la recréation. (9) : Comme le rappelle lauteur en citant H. Meschonnic, le problème vient souvent de lassimilation de la prose à un discours courant et non pas littéraire. (10) : Et le "langage du rêve" de Baudelaire qui nest pas mentionné mais qui constitue un élément important de cette réflexion sur la dilatation du rêve en principe onirique et les rapports entre rêve et langage. (11) : Ces expressions connues sont reprises à M. Tran Van Khai, "Mouvements, passages, transgressions : de lonomatopée à la mythologie" in Passages et langages de Henri Michaux, éd. Corti, 1987, p.151, et M. Beaujour, "Sens et non-sens. Glu et Gli et le grand combat" in Cahier de lHerne, n°8, 1966, p. 166. (12) : Les rapports entre cette peinture et dautres oeuvres sont multiples : Miro, Klee, Chirico, Ernst, Magritte, Alfred Kubin... (13) : Les troubles corporels sont abordés plus loin dans louvrage comme source de matière onirique dont le corps est le générateur. A ce propos, on peut pousser plus loin le propos du critique en montrant que lintérêt pour le pathologique, essentiel chez Michaux, naît, comme le rêve à même le corps et la perception. La perception elle-même est définie comme un manque - dès le discours du troisième Qui-je-fus, sceptique, Ecuador et bien dautres textes et ce manque ontologique lie demblée le pathologique et lonirique, le rêve et la maladie. (14) : De ce point de vue, on rejoint également Artaud et la maladie de lesprit quil mentionne dans de nombreux textes. (15) : Voir Bachelard, La poétique de la rêverie, éd. PUF, coll. "Quadrige", 1989, p.18-19. (16) : Néologisme forgé par Charles Duits avec lequel Michaux a brièvement correspondu dans son essai sur les drogues Le pays de léclairement, Denoël, 1967, 1994, p. 12. (17) : Valéry cité p. 254 de louvrage. (18) : Le point où les rêves se rattachent à linconnu, voir Freud, Linterprétation des rêves, PUF, 1967, p. 446. | |