| / grande ourse / 2007 / La chair à blanc du livre par Georges Bénaily Dans quel monde du début des âges et peut-être de leur fin nous entraîne le récit de Romain Verger ? Ces temps où les corps imposent leur loi ou plutôt leur chaos dans laccomplissement débordant de besoins incontrôlables. Mais toujours cette monstruosité tirée de la déréliction et montée en puissance aussi bien en trop-plein quen dessèchement extrême ! Comment lauteur nous fait-il enjamber les millénaires séparant les deux parties du livre ? Comment ne sexcluent-elles en rien et même se mutualisent, se coalisent, afin, par leur dissymétrie apparente, de construire un montage littéraire tout à fait inédit. Car ne nous trompons pas, il sagit de littérature cest à dire décriture et de style, sans transposition orale possible, disant plus que ne raconte la fable, laissant notre perception ouverte. Arcas et Mâchefer sont les deux extrémités dun cheminement du temps, dun temps compris et engendré par lécrit même. Cest cette impossibilité de nature qui permet lincursion dun récit original et qui nous place corporellement face à nos désirs inassouvis. Mâchefer serait lallégorie moderne de la dictature de la chair, sa prise en compte et son déni simultanément. Mais la chair, pour Merleau Ponty, cest aussi "lenroulement du visible sur le corps voyant", qui permet notre incarnation en tant que participation au monde environnant. Dans Grande Ourse, la société nexiste pas encore ou bien disparaît sous les habitudes. Les personnages sont obsessionnels et ne dévient pas de leur but malgré des alentours figés soient par les glaces, soient par la conservation muséale. Dune partie lautre les appétits se rencontrent, le corps restant lenjeu majeur, mais cest dans la disproportion quils de réalisent. Lart du contrepoint est ici porté à son apex, car par une langue très riche et envoûtante, Romain Verger nous dit lintériorisation bouleversée des deux personnages principaux mais également le territoire inaltéré et blanc de lorigine et de la mort : lhorizontalité vide et menaçante dune part et la conservation taxidermée des squelettes muséifiés, dautre part. Si lascèse est une jouissance delle-même dans la souffrance comme le suggère Nietzsche et que la béatitude ultime est son credo, alors Mâchefer, lanorexique, parvient à cette fin au même titre quArcas mais lui par une disparition acceptée, coulée dans la dévoration sexuelle. Les "monstrueux accouplements" dont parle Romain Verger sont lalpha et loméga de son écriture en contrepoint "comme une genèse du monde unie à son apocalypse". Dans le souci pointilleux et obstiné de parvenir à leur fin, dévoluer vers leur engendrement par la Nature et à leur autonomie, ils se suicident par allégresse, célébrant ainsi leur anachronique indistinction païenne. Les orifices se confondent, ils peuvent enfanter par scissiparité ou engloutir, cest du même mouvement que vie et mort adviennent et s'épuisent jusquà la plus profonde blancheur, caractéristique de la pureté en même temps que du linceul mortuaire. "Sa constitution physique tournait autour dune descente dorganes précoce, comme si, modelé depuis lenfance par un esprit omnibuccal, son corps sétait adapté à ses besoins en senroulant en un tube souple infiniment extensible, terminé aux extrémités par deux bouches interchangeables" (p. 42). Mâchefer est un être apollinien, il se détache de la bestialité en se restreignant méthodiquement, il refuse lengloutissement dionysiaque et consommateur. La contribution très personnelle de Romain Verger à la littérature est davoir forgé, sans déroger ni à la Grande Langue ni à la modernité, un style permettant de puiser ses figures dans la paléontologie pour mieux éclairer les signes patents des dérèglements contemporains. / © georges bénaily / 11-10-07 /
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