/ grande ourse / 2007 /

« Vider ce charnier de mot qui n’en finit pas de moi »
par Sylvie Lécuyer

Romain Verger publie cet automne chez Quidam Editeur son deuxième roman, Grande Ourse. On avait noté dans le premier, Zones sensibles, des pistes prometteuses, et tout particulièrement la qualité poétique de l’écriture et son aptitude à jouer de la frontière incertaine entre réalité et onirisme personnels. C’est à la mémoire collective, enracinée au plus profond de notre histoire humaine, de ses terreurs comme de ses désirs, que le récit emprunte cette fois sa substance. Dans une connivence déjà ancienne avec la préhistoire, et tout particulièrement avec la grotte Chauvet (1), dont il "lit" les parois comme une reviviscence, Romain Verger laisse, dans la première partie du récit, remonter à la conscience ce substrat archaïque dont elle est porteuse, en des scènes primitives et sauvages qui ont façonné pour jamais l’inconscient : errance millénaire dans le froid et la faim, guerre entre espèces, où l’on n’a d’autre alternative que de dévorer ou d’être dévoré, dans un délire orgiaque, alimentaire et sexuel, où les espèces s’affrontent en s’accouplant. Arcas, héros de cette première partie, va faire place à Mâchefer dans la deuxième. La scène se passe de nos jours, à Paris. Mâchefer ne prend pas plus de place parmi ses congénères qu’un point de suspension au bout d’une phrase : modeste gardien à la Galerie d’Anatomie comparée au Jardin des Plantes, modeste locataire d’un petit demi-pavillon de banlieue, il semble que son vÏu le plus cher soit de passer inaperçu. Identité falote qui va bientôt laisser poindre la psychose : Mâchefer travaille méthodiquement à l’anéantissement de soi par un régime alimentaire draconien que laissait d’ailleurs présager son nom. C’est ici que Romain Verger nous ramène vers le thème onirique de la métamorphose, développé dans son premier roman. Mais cette fois, la métamorphose n’est pas vécue seulement par le narrateur, Mâchefer l’éprouve aussi avec horreur dans l’atroce rejeton que lui offre Mia comme fruit de leurs amours gourmandes. La larve monstrueuse, hurlante et insatiable va progressivement envahir l’espace vital de son malheureux géniteur, précipitant sa néantisation, mais permettant aussi sa dérisoire épiphanie.

Au coeur de ce récit construit en diptyque, dont les deux volets se font rigoureusement écho, s’impose l’épineux rapport à l’alimentaire. S’alimenter, c’est admettre la nécessité que l’organique du dehors fasse intrusion dans l’organique du dedans, et cette acceptation ne va pas de soi puisque l’espèce humaine, depuis ses origines, oscille à cet égard entre tentation boulimique du trop et celle, anorexique, du trop peu. Dans la première partie du récit, Arcas, d’abord obsédé par la faim, oublie peu à peu la nécessité vitale de se nourrir, fasciné jusqu’au mimétisme par la minéralité du grand désert glacé qui a libéré en lui toutes les puissances du rêve, jusqu’à sa rencontre dans la caverne orgiaque et mortifère avec la grande ourse, grasse et repue au milieu des restes putréfiés et empestés de ses festins. Entre squelette épure et débordements graisseux, les corps semblent ici se faire organiquement l’écho de notre double et contradictoire tension psychique entre quête ascétique d’essentialité et appétits proliférants. De la même manière, Mâchefer, dans la deuxième partie du récit, en symbiose avec les grands fossiles du Jardin des Plantes, rêve d’acquérir leur maigreur élémentaire, et pour cela se prive jusqu’au délire de nourriture, mais alimente jusqu’à l’excès les orifices vaginal et buccal de Mia et de son marmot. Ici encore, le difficile rapport à la nourriture prend une dimension tragique : Mia la boulimique semble ne dévorer que pour elle-même, enfermée dans la monstruosité de son propre corps, incapable d’assumer l’enfant qu’elle a mis au monde, ou plutôt extrait de force de son ventre, tandis qu’Ana trompe ses inappétences en s’attachant passionnément au bébé monstrueux que son corps n’a pas fait. Entre ces deux figures féminines envahissantes, dévoratrices comme la grande ourse préhistorique le fut pour Arcas, le malheureux Mâchefer ne peut vivre son anorexie que comme un chemin de croix. Et c’est ici que le récit prend sa véritable dimension. Réduit à l’essentiel, à sa propre essence, par la privation de nourriture, Mâchefer accède, tel qu’en lui-même enfin, à une nouvelle identité, qu’il faut bien appeler spirituelle comme d’ailleurs le qualificatif de roman "païen" et la citation en exergue de saint Jean de la Croix nous y invitent. Le cheminement vers la dématérialisation de soi prend à la fin du récit valeur de parcours initiatique achevé en apothéose dans une atmosphère hallucinée de fête foraine, où le maigre corps est exhibé devant une foule qui acclame son nouveau messie. Religion de la maigreur, sacralisation du sacrifice de soi, besoin de victime expiatoire pour on ne sait quelle faute, et propitiatoire vers on ne sait quel dieu... L’identité du héros Arcas-Mâchefer (le premier n’étant peut-être que le rêve du second) en permanence menacée par les agressions extérieures des êtres et des choses et qui semblait s’être assignée pour tâche de donner le moins de prise possible sur lui en pesant le moins possible sur le monde lui échappe finalement par la transfiguration qui donne à la fois sens et unité au récit : la monstruosité, ou le désir archaïque, affrontés comme tels dans l’accouplement mortel avec la grande ourse, sont exorcisés par la tendre dérision de l’ourse devenue nounours dépenaillé et baveux entre les mains du marmot, avant de prendre, par le sacrifice que lui fait le héros de lui-même, sa dimension cosmique de constellation.

Le récit, à très forte teneur symbolique, prend donc sa substance au sein même des désirs fondateurs du psychisme humain. Plonger dans le temps de l’histoire des hommes, c’est aussi plonger aux sources de ce qui structure sa conscience, la mémoire nostalgique du minéral en nous : "chaque pas m’enfonçant un peu plus... me retournant infiniment dans la douleur fossile..."

(1) : Voir Premiers dons de la pierre, éd. L'improviste, 2003, Sol pour l'enfoncement, éd. Contre-allées, 2006 et "Fragments issus du grand âge", Diérèse, n°34, 2006.

/ © sylvie lécuyer / 16-11-07 /