/ un voyage en attique /
/ inédit /

 

Qu’ai-je besoin de revenir sur ce voyage qui fut un rendez-vous manqué, un ratage exemplaire? J’avais un temps cru à une conspiration : quelque fut l’endroit où je me trouvais, quelque fut celui où j’allais, les sites archéologiques et les musées gardaient portes closes. Cela commença à Athènes : du 16 au 18 avril 2003, la capitale était bouclée, des quartiers entiers impraticables, son Acropole assiégée par l’armée. Les Quinze s’y réunissaient pour élargir l’Europe. Trois jours durant, j’avais dû me contenter des quelques points de vue fragmentaires qu’offre la ville sur l’Acropole : du sommet de Plaka, de la place Monastiraki et de la terrasse de mon hôtel d’où j’apercevais le sommet de l'Érechteion coiffant le toit d’en face comme une cheminée. Des vues écrasantes du site qu’à défaut de pénétrer je cherchais à me figurer, en les unifiant, en les recomposant en esprit à partir des plans, des descriptifs touristiques et des cartes postales. L’ayant longtemps cerné, je n’en avais saisi qu’un pourtour vague et lacunaire. Des fouilles athéniennes, j’avais traversé en métro la saignée de la station Syndagma : deux à-pics terreux qui défilent, auxquels se retiennent des tronçons de colonnes et des bustes sans bras ni tête. Le 20 avril, jour de mon anniversaire, je fuyais Athènes pour Delphes, rempli d’un nouvel espoir. Là encore, le musée était fermé : la Grèce prépare ses jeux. Dans l’entrée gisait une reproduction de l’omphalos : une pierre fruste et pustuleuse comme un nombril inversé et turgescent. Mon voyage se résuma à d’interminables déambulations dans les rues marchandes d’Athènes et de Delphes, où les boutiques de souvenirs et les marchands de faux dieux le disputent aux vendeurs de sandwichs indigestes. Voyage qui m’en rappelait un autre, remontant de l’enfance : Lourdes et ses milliers de vierges encombrant les trottoirs, sans que jamais, du fond de sa grotte, la vraie ne m’apparût. De retour à Paris depuis plus d’un an, ce n’est qu’à présent (j’avais pendant les mois qui suivirent oublié jusqu’à la réalité de ce voyage) que ce séjour revient, alors que rangeant des photographies, j’en redécouvre que j’avais prises en Grèce : beaucoup avaient disparu. N’en restaient que les négatifs. Et le voyage se rappelant à moi, lumineuse non-vision gagnant en sens, en évidence, comme la haute manifestation d'un mythe, intimement vécu.

© 2006 romain verger