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"Un voyage de mille lieues commence avec le premier pas" (Lao Tseu). Ainsi, il suffit d’un clic pour entrer dans le désordre initié en 2000 par Philippe De Jonckheere et Julien Kirch. Revenant sur les origines de ce site, le premier explique : "une idée renvoyant à une autre, je devins vite grisé par les liens hypertextes, ces étonnants vecteurs qui catapultent le lecteur d’un bout à l’autre de la planète, à l’image du tortueux parcours de lecture dans Marelle de Julio Cortazar". "Ces réseaux, ajoute-t-il, sont amenés à s’intercroiser à l’envi, pourvu qu’on ait l’intelligence de s’y perdre".
Une profusion et un désordre vertigineux, restituant dans leur fonctionnement les parcours sens dessus dessous d’une conscience ouverte, vagabonde et curieuse, et du processus créateur lui-même, fait d’innutrition, d’assimilation et de restitution : un dédale d’auto-matière et d’alter-matière, des cascades de liens hypertextes, des images ricochant indéfiniment dans le labyrinthe intertextuel. Chaque élément fait accéder au multiple à l’état pur, comme si "tout énoncé était le produit d’un agencement machinique, c’est-à-dire d’agents collectifs d’énonciation" (Deleuze,
Mille plateaux).
Il y a bien sûr quelque chose d’indéniablement ludique dans cette aventure réinventée à chaque visite, comme en témoignent les affinités de son auteur pour Queneau, Cortazar, Pérec... Ce qui, d’un point de vue littéraire, relève chez ces écrivains de la déconstruction narrative ou de l’application de lois de composition se répercute ici dans la perturbation de la navigation, dans "l'itinerrance" (voir
"l’interminable voyage"), découlant de programmations aléatoires ou d’arborescences à emboîtements multiples. Chaque parcours fait participer l’internaute à une Odyssée moderne à travers la nautosphère, le world wild web, avec ses égarements, ses écueils, ses couacs, ses retours (pages s’éclipsant subitement, culs-de-sac, périls que sont ces faux messages d’alertes ou ces faux dashboard ou desktop)...
Mais ce projet relève surtout d’une véritable "expérience internet" (comme la mène
François Bon dans sa propre direction), où la toile n’est pas qu’un support commercial de diffusion, qu’un vecteur de promotion mais un processus vivant en tant que tel, une oeuvre protéiforme en constante métamorphose. Désordre.net est un miroir de l’univers internet, un monde en marge de la biosphère, ou se substituant à elle, réseau, rhizome en perpétuelle expansion, en perpétuelles construction et déconstruction. Ce site résume à lui seul l’ambition du web, ses possibilités inouïes.
Métabolisme, au sens étymologique de changement, où les éléments qui le composent, qui y apparaissent ou y disparaissent ne cessent d’interagir. Organisme vivant, qui inlassablement se meut, échange avec le milieu environnant. Alors que la révolution internet n’en est encore, au regard de l'histoire, qu’à ses balbutiements, il y a dans ce site quelque chose de l’expression d’un immense possible, au même titre que l’était le milieu bactérien durant les deux premiers milliards d’années de notre planète. J’y rattache la prédilection du photographe pour les organismes primaires : rayogrammes d’
algues et de champignons, comme des coupes retraçant les différentes phases d’une mutation résultant d’une exposition aux rayons x (1), prédilection aussi pour le sexe féminin (qu’il soit érotique et plus encore matriciel). Désordre.net est une soupe primitive, une champignonnière dont les spores n’ont pas fini d’essaimer.

(1) : voir le chapitre "ordre, désordre et entropie" dans Qu’est-ce que la vie ? d’Erwing Schrödinger.

© 2007 / romain verger
 

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