/ entrer les fantômes /
la polygraphe / n°36-38 / 2005 /

 

pour Sophie Loizeau

Cela commença
sans étendue
petitement même
en mottes sous le pouce
la lunule poussant
l’ongle jusqu’au sang
des mues et la nuit
plein la bouche
au-delà de la douleur
pousser

l’aluette coupait net la chaîne
des squames derrière
l’angine blanche

c’était du massif
du mastic à me
faire traverser le sol
l’os du possible
à faire avec
la frondaison en plumes de corbeaux

vint la chute
des feuilles
dépouillant
défleurissant
ma peau
de nubuck
puis le chat
ne revint pas
parti à l’emporte
-pièce
comme le merle
et la portée de souriceaux
criait du ventre
de ma mère

puis l’oreiller
se mit
à me manger
les dents

nuit par nuit
dent par dent

(beaucoup
encore
partirent

il fallut parler
sous la terre
de la terre
sous les labours
bouche-
cousue
dans l’évidente
demeure du grand
saboteur

sans
jamais
rien
qu’un bruit
de mâchoires
excavant des pierres
comme ruminer dans la bouchure
(derrière peut-être)
d’anciens mots vêtus
d’anciens habits de bêtes

j’effeuillais les livres
la terre non paginée
les tables de matières
furent ma prédilection

lisant
j’en retrouvais
parfois
beaucoup
des quantités
jamais les bons jamais
les miens à mettre de côté
pour les jours
sans jours sans jambe
sans parole sans socle
dans l’éboulement
de l’absence
encerclante

m’agenouillant
sur le lit de mousse
et de polypes
le compost
m’en rouiller la face
m’emplir la bouche
taire-le
remuement des morts

au festin de pierre
s’attablèrent
bêtes et hommes
de la compagnie de
Saint-Romain-né-bègue

table dressée
nos doigts s’entrouvraient
sur le partage
passée la grume
la bouche tétait
au ventre outré
des grenade

à tirer la langue de la gueule
des louves
accueillir l’haleine
des choéphores
à l’arrache rouge
des bons vivants

hanter l’extravagance des ombres
entrer les fantômes

à l’infintif se frotter se blanchir

(avec l’herbier on peut s’entendre sans cesser d’être)

ainsi des morts
des disparus

parfois
m’appellent au loin
des formes brunes
patchs
ou greffes
de paysage
terre en vue
si ce n’est le pelage
des vaches
au demeurant
c’est possible
mammifères à la langue
baignée de chlorophylle

alors je détourne la tête
et rentre dans l’herbier.

© romain verger