/ romain verger / incipit de grande ourse /
Trois jours quils nétaient pas revenus. Alors, malgré le blanc qui recouvrait tout, Arcas finit par sortir. Lentrée obstruée laissait encore filtrer la lumière. Il creusa un peu dans le jour pour sy faufiler. Il avait depuis neigé sans cesse une neige lourde de crécelles et maintenant quil faisait face à cet autre monde où les repères sétaient enfoncés, il pensa quil sen était fallu de peu quil se retrouvât enseveli, condamné à attendre une improbable fonte. Quand sabattait lhiver, cétait pour des années. Il brisait dabord les arbres ployant sous la neige : de grands bâtis craquant dans la nuit, un vrai saccage de verre. Les sources les plus vives se figeaient en moraines, puis les pierres se fendaient, des plus petits cailloux aux plus gros blocs, fissurés dun trait net, se libérant en claquant dune insupportable tension. Et jusquà la glace même. Il fallait quotidiennement déneiger, dégager lentrée, sans quoi la croûte sépaississait en quelques jours, formant un mur infranchissable. Ils nétaient pas trop de douze pour lui résister, se nourrir, se réchauffer. Et à présent, il se retrouvait seul.
D'entre ses jambes fuyaient de fraîches empreintes d'aurochs, de hyènes, de cerfs, de petits rongeurs aussi, dans une course figée ; mais rien de la présence des siens, nulle trace. Plus d'horizon non plus : la terre et le ciel étaient de la même pâte blanche, meringuée, cassante. Les arbres les plus frêles s'étaient déjà couchés, comme si, pesant de tout son poids sur les reliefs, le ciel avait tassé le monde. De ce paysage varié et familier, fait de montagnes, de forêts, de plateaux fertiles et de tombants, il ne reconnut rien, s'effrayant même ; l'obscénité de son corps debout jurait avec le fond : une saillie de chair chaude et tremblante, ridiculement sentimentale, jetée en pâture à l'horizontalité glacée. C'est qu'il pleurait, d'une tristesse sans objet, et dont le froid bridait l'expression, des pleurs sans larmes, les yeux secs. Il y avait quelque chose d'horriblement médiocre à le voir s'y tenir.
/ © 2007 quidam éditeur /