"Autre halte conseillée, à lentrée de la partie "Récits", celle dune visite de la grotte Chauvet, en compagnie de son guide patenté, Romain Verger. Son texte fait suite à Premiers dons de la pierre, ouvrage étonnant que jeus le plaisir de chroniquer à sa sortie en 2003, comme dailleurs son premier roman Zones sensibles, annonciateur dun écrivain de premier ordre. "
Alain Hélissen, Le mensuel littéraire et poétique, n°347, février 2007.
/ fragments issus du grand âge /
/ ma visite de la grotte chauvet /
/ diérèse / n°34 / 2006 /
"Jai découvert que lhumanité animale la plus reculée, la période préhistorique et le passé tout entier continuent en moi à imaginer des poèmes, à aimer, à haïr, à tirer des conclusions".
Nietzsche, Le gai savoir.
Le 2 août 2005 au matin, je visitai la grotte Chauvet de Vallon-Pont-dArc, découverte en 1994 et aussitôt interdite au public. Ce texte complète Premiers dons de la pierre (2003), Sol pour lenfoncement (2006) et clôt la série.
Je suis à deux jours de ça, à deux jours de là. Et du sommet où je suis, arrivé au pays même, lArdèche, à flanc dà-pic où le vert sombre au versant opposé, coulant, tourbillonnant, refluant par la bonde, comme au rappel de lenfance aquatique du lieu. Il y a cent trente millions dannées, lîle du Massif central.
Bien avant lhomme, la pierre.
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Et moi qui croyais détester la montagne. Toujours mapparut-elle comme lissue tragique du coma hivernal, molle et noire sous la fonte, couverte dune herbe rare et mâchée, vert dune lointaine jeunesse, comme artificiellement maintenue. Encore quici je ne sois pas très haut, sept cents mètres tout au plus, mais qui rendent si bien limpression "montagne", telle que je ne la ressentis jamais que dans lAtlas, les djebels : cette manière dont la roche sest coupée, par pans entiers, proprement détachés, à la hache, à la hâte, et qui me va, moi-même taillé abruptement dans los, sous le double gras de lhumanité. Une coupe nette de silex, dun coup, le tout venant sans seffriter, sans poussière, sans reste.
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Haute saison. Les hôtels sont pleins, les supermarchés bondés. "Cette année, les bêtes ny suffisent pas". On bouchonne, on se bouscule. Les voitures à la queue leu leu suivent le défilé des gorges, encombrent les belvédères. Certains sy arrêtent pour pique-niquer. Le monde leur appartient. Et tout en bas, de petits canoës se tortillent sur la rivière. A eux aussi il appartient. Mais il ny a rien qui puisse les faire se rejoindre ; cet abîme comme lintervalle, entre deux temps, sest patiemment creusé en ravine où tout dévale.
Des familles descendent, se pressent aux garde-corps, les mères retiennent leur respiration, leurs enfants par les épaules. Serai-je comme eux demain, si peu tenu, suspendu au vide, au lâcher prise pour quadvienne léchange...
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Demain, je quitterai le monde des vivants, laissant mes proches pour entrer dans le royaume des ombres. Ce nest quà présent que je le comprends : il ne sagit rien de moins que de suivre Enée et Orphée dans les contractions de la terre, au royaume des morts, des ancêtres et du Mystère.
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En reviendrai-je autre ? Outre le fait quil en soit déjà pour mappeler "bison", cela dépasse de loin mes seules manières mal dégrossies : délaisser la pelle pour creuser la terre de mes ongles, me gratter délicieusement jusquà la brûlure, rogner à blanc los du gigot, me délecter de chair crue, manger ou peindre à pleines mains. Jai longtemps cru que mon cerveau reptilien lemportait sur lautre alors quils ne faisaient que coexister simplement, comme en tout un chacun. Dans Les origines de lhomme, Leakey et Lewin usent dune comparaison éclairante : celle de lhistoire de la Terre à un livre de mille pages. Le premier hominidé ne surgit que trois pages avant la fin, la lignée Homo émerge au bas de lavant dernière, lhomme que nous sommes à la dernière et les grands bouleversements technologiques auxquels nous associons notre modernité se télescopent dans le dernier mot. Nous prenons alors pleinement conscience du poids de la préhistoire, de nos origines antéhumaines, au moins aussi influentes que nos enfances personnelles. Lhomme à nen pas douter, sil na pas participé à ce temps profond, en a hérité, en est le produit. Est-il imaginable quil nen reste rien, que lépilogue de notre roman ignore tout de son commencement ? Lhomme est un fil tendu des premières contractions géologiques aux modules spatiaux, dérivant dans latmosphère comme de grandes cellules primaires, ce que Kubrick, dans 2001, lOdyssée de lespace illustrait prodigieusement dans un fondu enchaînant los et le vaisseau intergalactique.
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Dautres sinquiètent de savoir si je vais photographier, filmer ma descente, comme sils voulaient quil leur en revienne quelque chose, dextérieur à ma parole. Craignent-ils que je ny perde jusquà la mémoire, jusquau souvenir de ma visite? Mise à part linterdiction probable, il ne peut rien subsister de tangible de cette épreuve même de linvisible. Ce voyage naura de réalité quintensément vécue, sans retour possible, périssable. Je lentreprendrai, empli de la certitude de son imminente disparition, trop impressionné par lenjeu pour détailler, enregistrer, traversant la grotte comme en rêve, cheminant aux faisceaux croisés des phares balayant la nuit.
De retour à la surface, le temps ne tardera pas à cribler mes souvenirs. Tout cela aura été. Alors seulement pourrai-je transformer les choses, quittant peu à peu le réel, men éloignant comme de la face dun dieu abject.
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Ma convocation a tout dune mise en garde dissuasive : on my avertit des difficultés de lapproche par un "sentier escarpé non stabilisé dans une végétation de type maquis puis corniche en saillie le long de la falaise. Température voisine de 13 °, obscurité totale, impression de confinement (risque réel de claustrophobie), concentration en CO2 fréquemment supérieure aux taux habituels. Descente dans un puits de huit mètres par des échelles métalliques, avec assujettissement de sécurité par baudrier. Une bonne condition physique est exigée".
Est-ce cela mourir, traverser les ombres : ni plus ni moins quun parcours sportif extrême ?
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On me demande de massurer en cas daccident. Mais à ce jour, aucun assureur contacté ne peut satisfaire ma demande, incongrue selon eux, hors cas et hors barème. Je ne suis ni spéléologue ni anthropologue. Jy descendrai donc sous la seule protection des ours.
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Si le singe ne sétait pas imposé, lours leût peut-être détrôné sur léchelle de lévolution. Visitant la grotte, cest limpression qui domine, avant tout autre : une lutte sourde, dans les ténèbres du temps et comme fixée au lieu, inscrite sur les murs, dans la calcite ; lavènement du règne de lours rivalisant avec lhomme pour lui disputer le droit dy laisser ses propres empreintes.
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Cinq mille ans après le passage des artistes de Chauvet, dautres hommes sont entrés. On le sait aux mouchages de leurs torches. Ils ont vu les peintures. Ils ny ont pas touché, non pas même cherché à les recouvrir de leurs propres mains, de leurs propres traits. Il sen fallut de peu que nous ne sachions rien de leur passage, de leur respect pour lart, pour leurs ancêtres. Seul lours osa défier lhomme en lacérant les fresques de ses griffes.
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À une époque lointaine, je pris la tête dune harde pour commander aux hommes, vêtu dune peau dours, les lèvres retroussées, jeffarai les loups, taillai les ombres. Les parois portent trace de mes mouchages. Je nétais plus tout à fait ours, je nétais pas encore un homme.
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Sans doute, et parce que limagination de lhomme a toujours et invariablement interprété ainsi ce séjour, lhomo sapiens sapiens fit-il de ces lieux le centre de sa vie (là où chutent les défunts et souvre le mystère de leur disparition). Les vastes entrées ajourées tenaient lieu de refuge. Pour les cérémonies, lart et les rites chamaniques : les entrailles, les boyaux obscurs et reculés.
Lintérêt somme toute récent de lhomme pour le Cosmos et déventuelles vies extra-terrestres nest que lextension moderne dune préoccupation originellement intra-terrestre, initiée par "lhomme des cavernes" et entretenue jusquà nous des premières cosmosgonies aux déambulations martiennes de Spirit. Lautre, linconnu ou le disparu se rencontrant dans linfinie profondeur de la terre ou du ciel, indifféremment, lantémonde.
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Jai revêtu une tenue de spéléologue : une combinaison munie de ceintures, de poches, de sangles, et un casque surmonté dune lampe frontale. Jai lair dun cosmonaute. La porte blindée sest ouverte, donnant sur une cavité moyenne. Je me déchausse, me sers dans le placard à chaussure et enfile une paire de bottes en caoutchouc. Je dépose tout ce qui mappartient. En arrière ! Par la chatière élargie, je mengage, rampant jusquau départ du toboggan métallique. Ça tourne, ça senfonce dans la roche. Ce sont des descentes courtes suivies de paliers. Ici, rien ne résonne, chaque nouveau son se perd aussitôt dans lombre, sencaissant dans le corps, dans une opacité dorvet. Je touche la paroi tout autour. Jen profite, jy frotte mes paumes comme une chatte son cou. Cest infiniment doux la roche en gésine. Je nen aurai bientôt plus le droit. Combien de temps a-t-elle été polie par la mer, battue par le sang et la matière... et où aller... car ça serpente, ça se tort comme du boyau, des mètres de grêle jusquau puits noir quil faut descendre pour rejoindre lentrée des ancêtres, par une échelle dont chaque barreau me rapproche deux dun millénaire. Comme un subit accident du sol tombant dans lénergumène nuit.
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Et mes pieds vont toucher. Sans doute est-ce ainsi quil convient le mieux datterrir, daborder les lieux, le plus naïvement possible, par les pieds et non la tête. Dépossédé de sa culture, de ses manières de mondain, de sapiens moderne.
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Et cette pièce où le dioxyde de carbone est trop élevé pour quon y demeurât. Dieu sait dans quel délire eût-on versé pour peu quon sen ventilât suffisamment lesprit... Cela se sent un peu, si peu quil faut consulter régulièrement les instruments de mesure, et des hommes y peignirent, des heures, des jours durant, un immense panneau frappé de déraison : arche pariétale où sest rassemblée la plus grande communauté zoologique. Lensemble fait fi des échelles et des affinités. Caravane improbable où cheminent les espèces les plus incompatibles : proies et prédateurs, grégaires et solitaires cohabitent dans lâge dor animal.
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À lexception de pubis gravés, on ne trouve aucune représentation anthropomorphique. Pour autant, le peintre ne nous dit-il rien de lui ? Pourquoi ne pas imaginer que lartiste animalier, se dégageant le temps dun dessin de ses seules préoccupations de survie, ait eu aussi à nous dire quelque chose de lui-même, de profondément humain, dintime, et que la métaphore animalière fût aussi le vecteur de ses amours, de ses désirs, de ses rapports familiaux ou sociaux. Car, bien que détenteur du feu et capable de fabriquer ses outils, lhomme de Chauvet partage son territoire avec lanimal, seul "gardien du monde" (John Berger). Il ne le voit quà travers lui. La grotte elle-même en est le plus bel exemple, alternativement habitée par les ours et les hommes, tous deux saccommodant dun même refuge, à tour de rôle, se le disputant presque.
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Le mythe platonicien de la caverne illustre peut-être de la manière la plus juste ce dont il fut question ; de la nature confondante des images, de la puissance imagogène des ombres.
Certes, les peintres de Lascaux, Chauvet ou Cosquer étaient en tous points semblables à nous, encore quen dépit de la gêne avec laquelle certains répugnent à parler d "humanité primitive", il faille bien les imaginer au plus près de la nature, des besoins, des instincts, et que des phénomènes naturels aussi frappants que la foudre, les tempêtes, les rêves et les cauchemars aient été jetés, à défaut dexplication, dans lespace métaphysique, et naient influencé très profondément et superstitieusement leur vie quotidienne. Peut-être la conception que les sociétés primitives se font du rêve (Frazer, Lévy-Bruhl ou Jouvet) éclairerait-elle la manière dont lhomme paléolithique vivait cette expérience quotidienne. Et Tchouang-tseu ou les philosophes pyrrhoniens nétaient vraisemblablement pas les premiers à douter de la nature de leurs rêves.
Imaginons cet homme de retour de sa journée de chasse et de cueillette : il regagne sa grotte pour savourer le repos auprès des siens. La nuit est tombée. Un feu central qui a servi pour la cuisson réchauffe maintenant lespace et léclaire dune lumière dansante et palpitante, projetant ses ombres mobiles sur la pierre. Le seul écran du rêve, le seul rêvoir est bien cette paroi, horizon de somnolence où sémeuvent des formes. Lors dhallucinations hypnagogiques, il devait trouver, dans les moindres accidents de la paroi sur lesquels se brisaient les lueurs flottantes des torches, le prétexte à mille fantasmagories. Ne suffisait-il pas à Henri Michaux, à lapproche du sommeil, dun rideau ou dun mur blanc pour y voir apparaître des têtes, à Léonard de Vinci de taches d'humidité pour y reconnaître des paysages et des visages ? Telle encore de tous temps, comme le rappelle Caillois, cette imagination humaine, avide d'identifications et de projections sur les pierres-aux-masures, marbres ou paesines.
Au matin, notre homme se souviendra parfois de ses rêves. Sa geste se sera mêlée aux plus folles animalités : il y retrouvera ce cerf que sa flèche a manqué, cet ours et ce lion qui ont failli le dévorer... Ils ont traversé sa nuit. Nest-il pas naturel quau réveil, il se demande comment ces phénomènes ont pu investir sa grotte (lenceinte même de son sommeil), pénétré son refuge sur linaccessibilité duquel il a fondé sa survie ? De fait, sa grotte est un lieu hanté de visions.
Entrer dans une grotte, cest se remettre dans les conditions du rêve : espace clos de résonances et dhumides entours, intérieur organique, ventriculaire, à fonds multiples, étagé dans la chair, dans la pierre.
Et sans doute pour ces hommes, les grottes profondes étaient-elles lenvers de leur décor quotidien, comme une nuit souvrant dans le jour, dans la roche subliminale du refuge, en dedans, entrailles où les conviaient les fractures de parois, accidents, interstices que leur ouvrait le rêve. Et ce faisant, sy faufiler, faire des lieux le sanctuaire, lantre chamanique, ventre où lart peut naître à toutes les dimensions. Là était le grand mystère, où disparaissent les morts, les ancêtres, où surgissent ombres et visions jusquà la résorption calcaire. Lieu sacré du remuement ; on nest pas loin du noyau de la chose.
Aussi nest-ce sans doute pas un hasard si les fresques pariétales sorganisent le plus souvent en fonction de la paroi, de son relief et de ses suggestions. Telle bête ne sinscrivant sur la pierre quen fonction du regard quon lui porte. Cest quen passant, sa gueule ou son arrière-train se révèlera ou senfoncera, sabsentant dans lau-delà des pierres.
Et si, à chacun de mes pas, à chaque mouvement de mon corps, des troupeaux me rapportaient un peu de cet arrière monde, un peu dombre bavant à la gueule, au revers des sabots. Et si quelque chose du jour, de notre monde de vivants sy engouffrait, cesseraient la rupture, lincommunicabilité des temps et des mondes.
Curieusement, les deux plus grandes fresques zoomorphes de Chauvet sorganisent autour dun creux central, une niche quune photographie en deux dimensions peine à restituer, comme louverture dun boyau, une "bouche dombre" doù semblent perpétuellement entrer et sortir des animaux. Comme un reflet intérieur et nocturne du monumental trou du Pont dArc, patiemment creusé par lArdèche, à deux pas de la grotte.
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Un dépliant indique quà lautomne prochain, les travaux débuteront. Vingt-sept millions deuros pour lune des plus exceptionnelles reconstitutions de grottes ornées. La restitution à lidentique est impossible, les dimensions de la grotte ne le permettant pas. "Elle sera cependant la plus fidèle possible pour susciter lémotion. Ses dimensions et son atmosphère seront perçues comme réelles grâce à une articulation permettant une organisation dans un volume compact de 2100 m2. Les "fondamentaux" seront reproduits le plus fidèlement possible en grandeur réelle. On y retrouvera les ambiances sensorielles de la grotte, comme la température et lhumidité."
Toute tentative de reconstitution ne me paraît revêtir dintérêt que dans la mesure où elle prétend restituer (bien que pauvrement et sans magie, avec le consentement des visiteurs) ce mode perceptif de croyance immédiate, éidétique de lhomme dantan, dadhésion inconditionnelle à ses visions, aux leurres que des milliers dannées de progrès et de philosophie nous ont appris à rejeter mais qui persistent en nous, dans lenfance.
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Jai toujours pensé quune part importante du mystère préhistorique se nouait à la pierre, au lien complexe que ces hommes entretenaient, sur le mode dune croyance phénoménale, à la minéralité. Non pas tant en raison de loutillage lithique dont linfluence fut décisive, dans la chasse, pour la subsistance, quen vertu dune propriété thaumaturgique, comparable à ce que raconte Ovide dans lune de ses Métamorphoses : après le Déluge, Pyrrha et Deucalion ensemencent la terre de pierres qui se transforment tantôt en hommes, tantôt en femmes, lhumanité tout entière renaissant ainsi de la minéralité.
Pour ces hommes, la pierre est le vecteur des miracles, les parois torturées de leur caverne des interfaces capables daccoucher à tout moment de tout : lion, bison, mammouth... Il suffirait dun trait, dune ligne pour les révéler aux autres, exprimer lâme de la bête incluse dans la roche, leur insuffler la vie, les dominer aussi, ces puissances prédatrices dès lors contenues dans les limites graphiques de dessins aux contours si marqués.
Clottes pense que les mains positives et négatives (dadultes comme denfants) dont certains panneaux sont entièrement recouverts sinscriraient dans un processus thérapeutique dimposition. Léguerait-on son mal à la pierre pour en tirer en retour ses bienfaits ?
Quoi quil en soit, lacte même dapposer ses mains enduites de pigments confine à la magie : dun retrait de la paume, la couleur apparaît, le double de soi-même (la main sur laquelle tout repose valant lesprit). Surface où je mapparais main positive , où je mévanouis à moi-même main négative .
Enfin, et ce nest peut-être pas un hasard si ces panneaux de ponctuation décorent les premières salles, non loin de lentrée : dans cette lutte territoriale entre lhomme et lours, le premier répondrait aux griffades du second, sattribuant le lieu, y inscrivant son titre pariétal de propriété ; cette pierre, cette grotte est désormais humaine.
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Un grand poète contemporain, qui a longtemps séjourné à deux pas dici, mécrivait récemment que la plus grande partie de son oeuvre avait été écrite à proximité de la grotte, dans lignorance de son existence et quil avait accueilli cette découverte dune manière toute naturelle, comme la confirmation dune évidence que portait son écriture, sa nécessité décrire, sa présence même en ce lieu.
© 2006 / romain verger