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/ FRANCK DOYEN / VOUS DANS LA MONTAGNE / VOIX ÉDITIONS / 29-04-2008 /
/ DIÉRÈSE / n°42 /
Ce recueil de Franck Doyen a pour toile de fond le Mexique. Les événements évoqués s’inscrivent vraisemblablement dans le contexte des révoltes au Chiapas, cet état dont la population indigène compte parmi les plus pauvres du pays. Est-ce l’Armée zapatiste de libération nationale dont on suit les combats ? Nous sommes en tous cas embarqués sur les traces du poète, à recueillir les restes des tueries, inscrites comme autant de balafres dans la jungle, sous "l’altitude du bleu".
Les poèmes saisissent sur le vif les conséquences immédiates des violences perpétrées, l’éclatement des corps, leur désarticulation que cette prose heurtée et dénuée de ponctuation rend plus crue et plus absurde encore : "quelques bras quelques jambes quelques têtes à peu près en état ne pas regarder non surtout ne pas", "vos compagnons en morceaux avec l’omniprésence du rouge liquide épais dans toutes vos actions avec". Le langage se veut rude, débarrassé de tout pathos compassionnel, préférant la confrontation brutale et ponctuelle avec l’horreur à sa dilution dans l’ensemble du texte : "votre gueule ouverte comme un de ces mortiers dans lesquels on a broyé à coup de pierres de la vieille carne malodorante". En l’occurrence, le poète rejette violemment toute tentation lyrique, toute esthétisation exotique qui serait en total porte-à-faux avec la réalité. Ne surtout pas s’en couper en la transcrivant confortablement allongé dans son hamac. Pour gravir la montagne et pénétrer le théâtre des opérations, il faut renoncer aux "longs discours pleins de choses intelligentes très très", aux "si belles formules" et "si beau phrasé du lyrisme absolu", à la fois désuet et d’un autre combat. D’où, comme on l’a déjà remarqué, ce refus de la ponctuation qui s’apparenterait à un luxe : "on sait bien le mal qu’elles font ces virgules cela pourrait être encore plus ridicule ici plus ridicule maintenant". À défaut de dramatiser, le poème doit "saigner".
Cette épreuve de la jungle peut être également lue comme celle d’une traversée du poème en tant que telle, de la matière épaisse et dense de ces blocs poétiques asphyxiants et proliférants : "le sentier de la montagne rêche et rugueux sous lalangues" est précisément celui de la langue, de cette prose aussi inextricable que ne l’est le terrain d’opération : "une humidité qui ne vous et qui colle comme la pourriture comme la confiture qui colle une humidité comme l’écriture". Le lecteur est d’emblée associé à l’aventure, l’ici du recueil et le maintenant de la lecture ("commencer ici et maintenant dans la montagne et avec vous") inscrivant celle-ci dans un processus participatif et actif, sportif même. Plusieurs images dessinent ainsi les contours d’une jungle scripturale : "vous avanceriez en pleine écriture et le long des grands calebassiers en plein campement autrement appelé écriture(s)" ou encore "l’avancée entre les troncs et en pleine écriture". De fait, le poème n’est pas une promenade de santé mais bien une "question de survie". Comment coller au mieux à l’expérience et à sa violence sans ouvrir "le trou béant et rouge fait par l’écriture avec tout autour ces éclats" ? Si Doyen s’immerge totalement dans son sujet, il nous invite à creuser la source en soi, à s’imprégner de cette forêt. Car si sa poésie est anti-lyrique, elle n’en est pas moins magique : "laissez venir à vous les résidus de parfum de la forêt et de la terre et vous le savez bien en respirant aussi vous avez la source là tout près qui se tient tapie à mi-chemin de vous". Le poème a vocation à nous transformer constamment, à nous faire adopter différents points de vue : "chaque pas vous arrache à vous-même".
Le recueil joue en effet d’un repositionnement d’un vous constamment déplacé et débattu, identité plurielle et fuyante dans laquelle s’incarnent tour à tour différentes postures de poètes, de lecteurs, de guérilleros ou de chefs politiques... "vous dans le dos de tout autoportrait aux contours flous vous avez toujours tenté de faire le portrait de votre héros-mécano et vous êtes heurté au terrifiant résultat de vous y reconnaître tantôt grimé en clown assez bêta tantôt élégant poète contemporain ce qui est un peu la même chose". De là à faire converger ces différentes facettes et velléités du vous en soi-même, c’est plus problématique : "vous tentez d’y retrouver là et pas ailleurs l’adéquation exacte entre vous et vous et vous et vous et vous". Mais l’exercice a le mérite de nous malmener en exposant les lumières et les ombres de tout conflit, ses actes de bravoure et ses petites lâchetés, ses avant et arrière-gardes. Il y a d’abord ce vous qui a les pieds dans la boue et le sang à 2000 mètres d’altitude et celui "du bas de villes" juché "en haut d’un tabouret de bar à râler les images d’un monde extérieur plutôt très extérieur", cet autre vous qui, bien loin des cris et gémissements, se réfugie dans de "beaux discours bien léchés et bien audibles tripoter images icônes et tout le reste", ce vous encore, resquilleur ou planqué qui laisse passer l’orage, "camouflé à attendre la fin du sifflement de ces balles qui pourtant ne vous étaient pas adressées".
Un texte engagé donc, qui nous oblige à faire face à nos"avortons de courage", à nos lâchetés et "redditions quotidiennes", aux tentations faciles de victimisation et de martyrisation. Outre le réquisitoire qui est fait du néolibéralisme et du mondialisme dont les premiers effets sont de créer des "situations sociales aussi invivables pour une majorité qu’économiquement rentables pour une minorité", outre la fustigation d’un "gouvernement plus maqué que gouverné", Franck Doyen interroge plus fondamentalement le statut du poète, l’articulation du poétique et du politique.
© 2008 / Romain Verger /