/ j. k. huysmans / à vau-l'eau / 1882 / 20-01-07 /


A vau-l’eau
est le portrait de Jean Folantin, un célibataire employé de bureau, un mélancolique qui n’atteint jamais la grandeur de ses aînés romantiques. Ses faibles moyens l’empêchent de sortir d’un Paris haussmannien américanisé et bétonné. Il aimerait voir se lever d’immenses paysages dans ses fonds d’assiette, l’infini s’ouvrir dans les sauces, mais figées comme elles sont, elles ne lui renvoient jamais que l’image de sa vie médiocre et insipide de "petit fonctionnaire" pantouflard blotti au coin du feu à se chauffer les pieds.
Le ton est donné dès la première page : attablé dans l’un des innombrables restaurants qu’il écume soir après soir, Folantin s’imagine qu’il suffit de commander un morceau de roquefort pour relever sa plate existence.
Le constat qu’il fait est lucide et sans appel : il a raté sa vie et il est trop tard. C’est qu’il n’est pas de la trempe de ces héros qui luttent ou qui courent passionnément à leur perte, succombant au "deuil éclatant du bonheur". Mieux vaut se laisser gagner par le spleen, écraser par le "ciel pluvieux", se coucher et dormir dans les bras de Schopenhauer : "se laisser aller à vau-l’eau", dans une vie qui "oscille comme un pendule entre la douleur et l’ennui".
Il n’a plus d’appétence pour rien ; son estomac s’est rouillé et malgré tout, cherchant là quelque vain divertissement, il erre chaque soir de gargote en bouillon, de bouillon en restaurant, n’ayant plus pour lecture que d’ "immuables cartes", pour horizon les "nappes et les tables grasses" et pour amuse-gueule des jaunes d’oeuf noyés "dans des tas de glaires". Aucune ivresse à espérer non plus d' un "vin qui sent l’encre".
On l’aura compris : Jean est anorexique, pauvrement encore, car ce n’est pas même dans ce vague remords de ne pas avoir embrassé la voie religieuse qu’il atteindra l’absolu d’un anachorète.
Et le dégoût qu’il a pour ces nourritures qu’il avale néanmoins comme pour s’emplir de cette nausée ambiante, dissimule mal un dégoût plus profond pour la viande (molle, élastique ou fade le plus souvent), pour la chair et toute forme de sexualité. Les prostituées qu’il a fréquentées sans conviction ne sont jamais que de pâles "fumets de femmes". Les figures féminines évoquées sont peu ragoûtantes et toujours proches de la souillure, qu’il s’agisse d’une ancienne bonne qui passait son temps à "bâfrer" et qu’il avait congédiée, de cette tante qui, à sa naissance, l’avait langé comme on préparerait un gigot ("le débarbouillant avec du beurre" et "lui poudrant les cuisses" avec de la farine de pain), de ces maigres servantes d’un estaminet qui "vous refoulent la faim au fond du ventre" ou encore de cette dernière prostituée qui tentera en vain, en le traînant jusque chez elle, de tirer de lui quelques caresses. Quant au souvenir d’enfance qu’il garde de sa grand-mère, ce n’est pas celui, moelleux et suave de la madeleine proustienne mais bien celui, dur et cassant, de la biscotte. Anorexie libidinale, sociale aussi : il fuit les foules, les estaminets surpeuplés, finissant même par se ravitailler dans une boutique de plats à emporter qu’il ingurgite chez lui, en chaussant ses pantoufles et en poussant sa table près du feu. Anorexie culturelle enfin : ainsi, il ne devient bibliophile que pour "combler ce trou d’ennui qui se creuse lentement dans tout son être", mais rien ne trouve grâce à ses yeux dans cette "disette de livres". Là encore, il ne peut s’empêcher d’assimiler l’art à la mangeaille : les interprètes de deux pièces auxquelles il assiste bien malgré lui à l’Opéra-Comique "ne sont bons qu’à enduire ce qu’on leur apporte de l’immuable sauce blanche, s’il s’agit d’une comédie, et de l’éternelle sauce rousse s’il s’agit d’un drame. Ils sont incapables d’inventer une troisième sauce ; d’ailleurs la tradition ne le permettrait pas".
Folantin finit par y laisser sa santé, se met à expérimenter toutes les médications, à les mélanger. De ce point de vue, il tient de Camille Raquin, une sorte de personnage impuissant, chétif et débile, un assis, un alité chronique, sensible aux saisons qui rythment le roman, au climat. Mais contrairement à lui, Jean a pleinement conscience de sa médiocrité. C'est ce qui le sauve et en fait un personnage attachant. « Tachons d’atteindre le printemps ». Et ce défi remporté, comme une victoire sur le néant.

© 2007 / romain verger

/ une présentation de à-vau-l'eau /
/ une étude de à vau-l'eau, par stéphanie guérin /
/ une étude de
à vau-l'eau /
/ site consacré à huysmans /
/ société huysmans / sorbonne /