© isabelle hayeur

Le site d’Isabelle Hayeur, photographe québecoise, donne un superbe aperçu de son travail d’artiste. Ses compositions photographiques développent une réflexion sur la manière dont nos sociétés s’approprient l’espace et le façonnent. D’où l’intérêt qu’elle porte aux chantiers, aux terrains en friche (dans les séries Excavations ou Maisons modèles notamment), autant de lieux en attente de transformation. Elle se revoit grandir au Québec, témoin impuissant de cette transfiguration incessante des paysages familiers, vécue douloureusement, comme un "déracinement en continu". La multiplication des programmes immobiliers infligent de grandes saignées au paysage et n’ont d’autre choix, pour s’ériger, que d’en passer par un nivellement du relief, de tout signe distinctif, par une abrasion défigurante qui anonyme l’espace et le prive de son histoire. D’où, par contraste, l’association qu’elle fait de ces labours incultes et des fouilles archéologiques, strates de fossiles promises à l’effacement.

Cette problématique de l'intervention humaine sur la nature se retrouve très logiquement dans la pratique photographique d’Isabelle Hayeur : elle manipule numériquement ses clichés ou les crée de toute pièce à partir d’images préexistantes, patiemment collectionnées. Ainsi entend-elle révéler d’autres dimensions du monde "que la captation seule n'arrive pas toujours à montrer". Les formats très allongés des photographies y contribuent aussi, embrassant des portions généreuses de paysage dans des vues panoramiques inaccessibles au seul objectif et qui impliquent le spectateur, l’immergeant dans un véritable bain de nature, dans une géographie rendue spectaculaire.

Dans
Paysages incertains ou Destinations, les recompositions d’images créent des paysages sidérants et déroutants. Contrairement aux collages photographiques de Hockney qui ne dissimulent jamais leur artifice, qui l’exhibent même, pour marquer l’éclatement perceptif des paysages, les oeuvres d’Isabelle Hayeur jouent d’un troublant illusionnisme. C’est ainsi moins la facticité des images que l’on ressent que celle de la nature qui nous entoure. Ainsi le montre-t-elle tout particulièrement dans la série Dérives qui s’intéresse aux lieux hybrides et chimériques que l’homme a développés en marge des villes : des franges à mi-chemin de l’urbanisme et de la friche, sortes d’amalgames sans orientation ni perspective.

Mais ces photographies ne portent pas uniquement un regard sur la manière dont notre société contemporaine aménage ses territoires, elles sont de véritables expériences esthétiques, qui nous font éprouver le sublime tel que les romantiques l’ont éprouvé devant tel ou tel spectacle grandiose (mer, montagne ou ruines notamment). Il ne s’agit pas, comme le précise Kant, d’une "satisfaction calme" telle qu’en inspire le beau, mais bien d’un "ébranlement de tout l’être" qui dépasse toute forme sensible pour ouvrir le sujet à l’extase de lui-même par la nature. Certains panoramas comme
Les bois morts nous font pleinement participer à ce que David d’Angers nommait la "tragédie du paysage".

© 2007 / romain verger


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/ isabelle hayeur / photographe / 26-06-07 /