/ jean-claude pirotte / avoir été /
/ le taillis pré / 29-05-08/
/ diérèse / n°41 /
Ce recueil est dune esthétique singulièrement baroque. Sans doute faut-il y voir un hommage à Gérard Oberlé à qui louvrage est dédié, figure tout aussi singulière qui disait "son inclination pour l'hétéroclite". Il sagit dun ensemble de poèmes, le plus souvent structurés en quatrains dont lapparent classicisme est constamment contrarié par la découpe des vers, les enjambements et labsence de ponctuation.
Un recueil où tout semble entrer pour en être aussitôt expulsé, lieu de traversées, où les choses ny font que passer, fugitivement, comme le font les souvenirs tout à la fois intenses et anémiés de lenfance, de même que les références livresques et les affinités poétiques. Souvenirs empruntés aux ballades, chansons et comptines, "les rondeaux les accords de gambe / et les rengaines de Hollande / que lon chante à la nuit tombante". De sorte que le recueil lui-même porte la marque de cette tradition orale et populaire. Trois parties ("Un", "Deux" et "Trois"), comme dune chanson en trois couplets fredonnée, encadrée dun "Prologue" et dun "Envoi" caractéristique de lhommage.
Avoir été sapparente aux vagabondages dune mémoire qui sévertue, dans le prolongement des précédents recueils, à exhumer le passé et qui, lucidement et très stoïquement, reconnaît la vanité de son entreprise. Les enchantements du passé font long feu, tournent vite court.
Un foisonnement et une diversité qui ne se donnent pas demblée, mais qui remontent par capillarité de lécriture, comme dune source enfouie dans le désert. Cest précisément le décor des premiers poèmes, espace de vacuité, métaphorique de lamnésie ("ma patrie à tout jamais / ensevelie sous lenfance", dont le poète va tirer des mirages qui vont prendre peu à peu consistance onirique : "voici quà lhorizon sélèvent / les murailles les dômes les / minarets dans le silence / et létrange vertu du rêve". Mais toujours, la magie est révélée comme telle, et si la poésie cultive la mission Baudelairienne de transfiguration ( "un art de changeur / de cuivre en étincelles dor / et deau plate en miel en liqueur"), le processus alchimique est chez Pirotte à tout instant réversible ("si je linvente je lefface / encore mieux de la surface"). Les artifices et subterfuges ne sont pas dissimulés ("or vous navez jamais été / quun accessoiriste de cirque / dans les méandres du Léthé" ).
La mémoire est bien le fil conducteur et égarant de ce recueil, centrée dans linfinitif passé du titre, entre lin(dé)finitif inaliénable de lavoir et laspect révolu de lété. Un titre repris de ces vers dHenri Thomas inscrits en épigraphe : "Ce nest plus le temps de renaître / Cest celui davoir été".
Le mouvement intro et rétrospectif de la mémoire et de lécriture se heurte certes à lincapacité à se souvenir des "multiples inconnues / dune algèbre qui sest perdue". Le temps file en effet et avec lui, le passé sévanouit irrémédiablement : "ainsi passe le temps des prunes / tu pourris doucement sous larbre", ou encore : "le moulin tourne, la mémoire / sendort comme le meunier". Mais plus encore, comment rejoindre un passé sans substance ni réalité ? Le souvenir se dissout dans lespace rasé et déserté dune enfance intraitable, épreuve "falsifiée, défigurée, escamotée1" : "dansons dans les maisons brûlées / dans nos enfances dévastées / dans nos atours de vieilles peaux / dans les cendres de nos cerveaux". Car cette période nacquiert jamais chez Pirotte lépaisseur du réel. Lenfance se résume à une somme de "jours morts2". Elle est rêvée avant dêtre vécue, éclairée par le prisme nocturne de linsomnie, du noctambulisme et des rêveries solitaires : "quand les horloges sonnent lheure / de linsomnie lenfant se lève / il va rejoindre les fantômes / et les chats seigneurs de minuit (...) noctambule / au plus haut degré de la nuit / que croit-il vaincre ? son ennui ? // la marâtre qui la maudit ? la mégère de ses soucis ?" Doù la collision, dans ces poèmes, de paroles et de souvenirs qui ne lui appartiennent pas encore en propre, sensations et voix remontant de la nuit pour sassocier et se mêler plus tard dans les vapeurs dalcool. Dans "la rumeur profuse / du bistro" se conjuguent les ivresses du "jeune Rimbe" et "les vins de Thrace ou de Sumer".
1 : Lépreuve du jour, Le Temps quil fait.
2 : Rue des Remberges, Le Temps quil fait.
© 2008 / romain verger /