

/ knut hamsun / la faim / 1890 / 21-07-07 /
La faim : un récit dont la singularité fut saluée en leur temps par Gide, Breton et Mirbeau. Le premier y voyant davantage lanalyse dun "cas clinique" quun roman à proprement parler. Le second reconnaissant à ce texte un talent dobservation des hallucinations induites par linanition physique. Un cas de folie propre à susciter la curiosité surréaliste.
On y suit pas à pas la déchéance du héros et narrateur, un journaliste qui ne parvient plus à vendre ses articles jugés trop "inactuels" ou "trop fiévreux". Ne pouvant plus sacquitter de son loyer, il erre dans les rues de Christiana (lactuelle Oslo), réduit au plus grand dénuement, préférant par orgueil "jeûner à en perdre figure humaine" plutôt que de sabaisser à la mendicité.
Ce roman sinscrit dans la lignée dUn artiste de la faim de Kafka ou dA vau-leau de Huysmans pour ne citer queux, des récits qui explorent, chacun à leur manière, la problématique alimentaire, en ce quelle peut révéler de notre rapport au corps et au monde, à la matière et à la métaphysique. Cette oeuvre de lécrivain norvégien Knut Hamsun décrit tous les symptômes cliniques de lanorexie sans pour autant relever dun tel cas pathologique ; à première vue du moins puisque le jeûne est ici subi. Chez ce personnage, aucune volonté explicite darrêter de salimenter pour rétablir un schéma corporel déficient, pour expérimenter les limites humaines ou tenter quelque aventure spirituelle par la mortification de son propre corps. Non, cet homme na même quune obsession, qui le tenaille de la première à la dernière page : manger. Et ce, quitte à mettre ses derniers biens aux enchères et vendre ses derniers boutons. Pour tuer la faim, il nhésite pas à mâcher des copeaux, mâchonner des cailloux, à rogner des os ou à se mordre les doigts jusquau sang.
Mais cette épreuve imposée ne tarde pas à devenir un abîme séduisant, un vertige consenti, voire inconsciemment recherché qui offre à lhomme loccasion de mettre sa résistance et sa moralité à lépreuve. Aussi, le narrateur tire de cette faim une étrange jubilation car il endure en martyre, il tient bon sans se compromettre, sans voler, sans tromper, refusant les aides quon lui tend, au-delà de toute raison. Cest un personnage orgueilleux, épris dabsolu et qui, par labstinence, aspire à avoir "la tête claire et vide", "une tête de lumière éternelle". Sans doute nest-ce pas un hasard sil projette décrire un drame moyenâgeux dinspiration chrétienne : Le Signe de la croix.
Cette épreuve est de celles qui tranforment les hommes en dieux, qui changent la faiblesse en toute puissance, en omnipotence. Dans ses délires, le narrateur affamé invente des mots et en jubile comme sil réinventait le monde en démiurge : "cest moi qui ai trouvé le mot, jai donc le droit absolu de décider ce quil doit signifier". Et cest à partir de là peut-être, dans cette expérience où se mêle douleur et jouissance, où chaque moment de torture est sublimé en un plaisir plus grand que souvre la spirale enivrante et mortifère de lanorexie.
Malgré lenvie, labstinence affecte la tolérance du corps, engendrant dégoût et répugnance pour tout ce qui a trait à la nourriture. Les odeurs de cuisine notamment le poursuivent où quil aille, jusquà ce quai du port où sest installée une marchande de gâteaux : "elle emplit tout le quai dune odeur de manger ; pouah ! ouvrez les fenêtres". Le monde devient pour lui la sphère de labject, un marais nauséeux où lon sécoeure de sa propre salive, où la moindre bouchée avalée est vomie, un monde dont on ne peut, dont on ne veut rien garder.
La narration à la première personne nous fait partager les tourments organiques et psychiques du personnage. Lobservation est des plus précises qui soient, comme si lauteur connaissait les affres de linanition, ayant été confié à lâge de quatre ans à son oncle pasteur : "Il maffama et me tyrannisa... Jappris à serrer les dents et à me durcir." Chaque jour, chaque nuit est rythmée par des poussées euphoriques, des sensations de vacuité irradiante, de dématérialisation extatique : "Je me sentais délicieusement vide, sans contact avec ce qui mentourait, et heureux de nêtre vu de personne. Jétendis les jambes sur le banc et me renversai en arrière ; ainsi je pouvais sentir tout le bien-être du détachement. Il ny avait pas un nuage dans mon âme, pas une sensation de malaise, et aussi loin que pouvait aller ma pensée, je navais pas une envie, pas un désir insatisfait. Jétais étendu les yeux ouverts, dans un état singulier ! jétais absent de moi-même, et je me sentais délicieusement loin." Bien-être qui vire souvent au délire, à la folie et à son cortège dhallucinations : ses souliers saniment, des biscottes se changent en steak, un petit trou dans le mur dune cellule devient un motif de paranoïa aiguë. Livresse ne dure jamais, rattrapée par la faim carnassière et son lot de manifestations dysphoriques : insomnies, maux de tête ou de ventre (les boyaux se nouent comme des racines), vomissements, vertiges, froid intérieur et perte des cheveux... Les phases de dépression, de pleurs incontrôlés succèdent vite aux crises de rire irrépressibles.
Etrange roman que ce soliloque dun halluciné raisonnant qui ne choisit jamais de se sauver, qui ne se condamne jamais non plus totalement. A la fin du roman, il se fera embaucher comme novice sur un trois-mâts en partance pour lAngleterre, prolongeant ainsi son errance et saccommodant du monde et de sa vie de chien.
© romain verger
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