| Ursus dOtto Dix : un garçon bourru, sans âge véritable, grassouillet, boudeur, gonflé et groggy, la paupière tuméfiée, comme au sortir dun match de boxe ou dune séance de claques. Sans doute ce portrait reflète-t-il assez fidèlement "cette tête didiot, cet air de séraphin buté". Une enfance inscrite demblée sous le signe du refus et dune peur qui "partout laccompagne, et le ronge". Une tête, comme déformée par de puissantes névralgies : "le marteau-piqueur, le tam-tam cérébral" subis et sur lesquels il lui faudra caler son rythme biologique et son pouls décrivain. Lengendrement cherche, dans lentremêlement des fils narratifs, des souvenirs recomposés et des voix interceptées à "comprendre pourquoi lon fut ce môme qui souffrait, qui marchait quelquefois comme un forcené sur une route vicinale ou se barricadait derrière des cailloux, des tessons de poterie, des bouquins, des poèmes". Cest bien dune naissance à soi-même et à lécriture quil sagit. Cette quête autobiographique, que Lionel Bourg poursuit dans ce nouvel opus, senracine dans une curiosité précoce pour les fouilles : excursions géologiques avec loncle Julien ou prospections archéologiques. Adolescent déjà, le narrateur dégage de terre des fragments dobjets, des "saloperies" comme les nomme son père, qui finiront à la poubelle. Ainsi est-il bien difficile de parvenir au terme dun processus dexcavation toujours compromis, toujours suspendu, que lécriture ne peut que reprendre de zéro ou retraiter autrement. Le premier vestige à sauver, à recomposer, cest soi-même : naître à soi, se dégager dun verbe maternel omnipotent, impropre, syntaxiquement malmené et tout aussi structurant que castrateur. Cette femme passe son temps à brailler, à piquer des "colères tonitruantes", à mélanger lexcès et laffection dans "daffreuses déclarations damour" et "dobscènes tendresses". Influence paradoxale que la sienne puisque ayant quitté lécole à douze ans, elle nen infuse pas moins un bain culturel déterminant pour le futur écrivain et quelle oriente, en tyran domestique, les orientations littéraires de son fils, lui inspire son dégoût de Zola, ses inclinations pour Steinbeck ou "Dosto ", autant de manières décrire la douleur, du petit doigt où à pleines mains. Elle, adepte dune littérature "qui saigne", qui prend aux tripes, quand lui-même, dans une posture toute romantique, se délecte du spectacle sublimement éloquent des "brumes" de lEssalois, des brouillards, landes, montagnes, lacs et orages. Une figure maternelle incontournable (le livre lui est dédié), dont on ne parvient à se libérer quà grand peine : "la barque où je tremblais de froid navait quitté la berge que pour sy échouer trente mètres plus loin". Lenfant devra sarracher à linforme et à linsanité : "flaques dhuile mêlée deau jaunâtre", "eaux ternes du fleuve", "eau croupissante dun vase", somme toute de sortir entier de ce "marécage natal". Passer de la sensation à la relation : "IL FAUT PESER ce que lon porte". Mais cette reconstruction de soi nest possible quà la condition que se lèvent les voix de laltérité, ces voix disparues de lenfance, des proches et des lieux (Saint-Etienne défiguré peu à peu, bétonnée et sinistrée), voix radiophoniques, télévisuelles et discographiques, quil faut récupérer, raviver et dont lauteur se fera lamplificateur et le passeur. Car "tout est mort à présent" et les mots doivent saffranchir de la vanité des choses, manifestée dans cette attention récurrente portée aux fleurs, à leur nature périssable : roses, bluets, oeillets, tulipes, pivoines, avec ce que chaque variété peut avoir de symbolique, dune déperdition symbolique. Inéluctable déchéance des biens propres comme des biens communs, à limage de cette évocation dElvis Presley dans ses dernières années : "le corps boudiné dans des costumes grotesques (...) gras, gavé de cachetons, de drogues et dice-creams". Aussi lécriture tourne-t-elle autour de ces pertes passées et à venir (l'imminente disparition de la mère) ; elle les scrute, sen sidère, jusquà tirer sa motivation de leur fréquentation, de leur exhumation, de leur réinvention, comme le fait Rimbaud au sortir du déluge : "Cest elle la petite morte derrière les rosiers. La jeune maman trépassée descend le perron La calèche du cousin crie sur le sable Le petit frère (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré doeillets. Les vieux quon a enterrés dans le rempart aux giroflées" ("Enfance"). Pour recomposer le roman familial, lécriture lutte constamment contre sa propre vacuité, contre le danger dun égocentrage qui ne pourrait mener quà laporie, au ressassement complaisant, au passé fossilisé. Alors elle souvre au monde, à la société, senivre de son inventaire, de tous les événements vécus et traversés, fussent-ils minimes, du Tour de France aux premiers pas sur la Lune. Elle souvre aux nouvelles, aux informations, anecdotes et faits majeurs qui ont ponctué lhistoire du sujet et lont bercé, comme un foetus pourrait lêtre des résonances vocales de ses parents. "Nêtre à cet instant quun peu de toutes ces voix". Entrer dans la polyphonie sociale, dans "lopéra fabuleux". © 2007 / romain verger / biobibliographie de lionel bourg / / quidam éditeur / / les critiques du livre / / otto dix /
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