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/ LOIC HERRY / NIGHT AND DAY / WIGWAM / 2008 / 06-01-2009 /


/ DIÉRÈSE / n°44 /

 

Night and Day est un ensemble de poèmes repris et corrigés plusieurs fois par son auteur, de 1985 à février 1995, l’année de sa mort. Il n’avait que 36 ans. Aussi cette plaquette vient-elle s’ajouter aux autres publications posthumes de cet auteur disparu prématurément et qui n’avait, de son vivant, publié qu’un recueil : Eclats chez Motus, en 1991. À sa mort, rappelle Jean-Pascal Dubost en postface, ses parents retrouvèrent dans son ordinateur de nombreux textes inédits accompagnés de consignes. Il avait tout préparé. Ils entretiennent d’ailleurs la mémoire de leur fils et de son oeuvre, tant littéraire que graphique, sur un site qui lui est consacré : www.loicherry.fr.

Comme son titre l’indique, cette plaquette est placée sous le double signe du jour et de la nuit, écriture solaire et lunaire — peut-être l’est-elle aussi en partie en raison même de ce laps de temps qui sépare les versions initiale et finale de cet ensemble commencé en pleine santé, achevé dans la maladie —, écriture tendue, écartelée même, qui s’efforce, à défaut de la résoudre, d’approcher cette grande inconnue qu’est la mort. Poésie embarquée, à proprement parler, et écartelée, sans port d’attache, tirée tantôt vers hier, tantôt vers demain ("on m’a dit demain peut-être"), avec au milieu, ce centre absent — le présent — , ce trop peu vécu d’une vie qui n’a pas eu son compte et doit pourtant composer avec "le souvenir des aventures que je n’ai pas eues". D’où cet autoportrait fulgurant, qui mue cette existence fragile en un rêve de présence totale : "Je suis Hier Demain l’Egypte et l’Amérique". Fantasme d’universalité qui s’étend à l’usage de la langue, dans l’emploi ponctuel qui est fait de l’anglais et de l’allemand, aux côté du français : "Le bout du monde est bleu are you going with me".

Des projets se forment au fil des vers et des strophes, des projections qui enjambent constamment l’impossible présent : "À l’aube j’ai lu je lirai des annonces classées", "Quand la nuit s’achèvera j’irai chercher du travail". Autant d’aspirations à participer au monde d’ici-bas, à y inscrire son action, d’abord par l’écriture, en poète et scribe : "Je descendrai les avenues je frapperai aux portes / Je dirai je suis saltimbanque mon père pesait / Les nuages les vents mon frère est forgeron / Engagez-moi et je ferai jusqu’à des bouts rimés".

Rêverie nocturne et cataphile où la ville, avec ses "fenêtres aveugles", ses "rues grosses de silence", "désertées" et "déshabitées", prend des allures de cité fantôme et fluviale, convoyeuse d’âmes. Déambulation et dérive onirique d’un être happé par la nuit, emporté par elle : "La nuit c’est la nuit qui s’élève et puis ses doigts de froid / La nuit où se déliteront les rêves et les peurs / La nuit où j’avance tel Khépéra dieu scarabée / La nuit que mes jambes tissent et que mon corps absorbe". Les métaphores aquatiques sont constantes, empruntant aux mythologies de l’Egypte ancienne, où barques et vaisseaux aux rames momifiées sont chargés de transporter l’âme des défunts : "Ma barque s’avance parmi les ténèbres des dieux". L’écriture poétique et synchrétique endosse un rôle de passeur : "Mon rostre heurte la paroi je vais vers l’autre rive", "des canots où des corps / Rament à quatre cordages rouges hautes étraves fusées / Ici on écope les heures". Des poèmes nocturnes donc, hantés par le fleuve mortifère mais appelés à en sortir et à revoir le jour, d’abord parce qu’à défaut d’une vie suffisamment pleine pour pouvoir être jugée, c’est sur l’écriture (salvatrice en l'occurrence) que les dieux sont appelés à se pencher. D’où peut-être la référence à ce "dieu à tête d’ibis" qui fait allusion à Thôt, divinité préposée à la psychostasie (la pesée de l’âme) et plus encore scribe des dieux. Khépéra, le dieu scarabée, est lui aussi convoqué. Figure solaire autoengendrée reprise dans l’évocation du "Scarabée bleu", sorte de lieu initiatique ou de passage, d’une possible renaissance : "Ici tout renaît tout reprend". Une hypothèse de lecture confortée par la référence à "l’oiseau Bennu", avatar du Phénix en lequel s’incarne Osiris, mort et rené, noyé et recomposé. Night and Day est un texte poignant.

 

© 2008 / romain verger




 

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