encreverger2
LE SITE DE ROMAIN VERGER

accueil

/ JOËL-CLAUDE MEFFRE / LEONARD SUSSMAN / ENTRE VENTS, RACINES ET ROCS / LA PART DE ANGES / 2009 / 28-03-09 /

 

/ DIÉRÈSE / n°45 /
 

 

Ce livre est issu de la rencontre du poète Joël-Claude Meffre et du photographe américain Leonard Sussman qui publie là son premier travail photographique effectué en France. C’est la conjonction de deux regards sur le Mont Ventoux en Provence. Un ensemble des plus cohérents pour tenter de questionner, à défaut de le résoudre, le problème de la vision, de sa pertinence et de sa restitution.

Un thème encore récemment évoqué par Meffre dans Respirer par les yeux (1). Le poète disait la difficulté pour le vivant à sauver quelque chose du deuil, à saisir, à partir de son propre regard d’animé, le corps inerte de l’autre. À l’absence et à la perte, la mort ajoute la frustration d’une impossible vision. Ici, l’objet est différent mais la perception n’en est pas moins problématique puisque le paysage renvoie à l’homme son altérité radicale. Ce lieu, le poète ne cherche aucunement à se l’approprier ni à l’apprivoiser, d’abord parce qu’il se resserre sur lui-même, en raison même de sa nature minérale, bloc de matière inaliénable et impénétrable : "Contre [la paroi], tant d’échos ont échoué", "le rocher est un récif sur le silence", "Je me tiens face à elle, ... fais fricasser dans ma poële imaginaire des mots grumeleux." Et quand bien même la pierre éclate-t-elle, pas de noyau de sens à espérer, elle ne fait que démultiplier sa clôture à l’infini : "Pierres divisées sur pierres divisées  // Jamais personne n’achèvera la division des pierres. ... Ne se ressouderont pas ; personne ne refera le rocher émietté. // Il n’est qu’une multitude de pierres au gisement intégral." Meffre le dit en introduction : "Cette terre ne nous appartient pas, ne nous ressemble pas." Ce pays possède en effet l’âpreté des mondes élémentaires, essentiellement traversés de phénomènes naturels : bruissement des pluies et de la lumière, vent laboureurs et grondements d’orages. Lieu-mémoire de présences et d’existences animales aussi : musaraignes et chauve-souris. Et fût-il foulé par l’homme, il se défend et raffermit encore sa fruste nature : "Les pas laissés derrière moi appartiennent à la mémoire-terre du sentier. Ils durcissent son sol peu à peu." Quant aux maisons en lauze — censées témoigner de passages humains, tirées et exhausées du pierrier, elles y retournent tôt ou tard : "Qui a vu s’ébouler les maisons de pierre ? C’aurait été un soir d’hiver ou une nuit d’orage ? // L’écroulement des maisons est venu sans qu’on sache pourquoi." "D’ailleurs, qu’est-ce que le bruit des pierres d’une maison qui chute au deux tiers de la nuit ? La maison qui s’affaisse alors c’est aussi discret qu’une feuille qui choit."

Double approche du lieu (linguistiquement parlant même puisque l’édition est bilingue), qui évite l’écueil de l’illustration classique : les photographies font suite aux poèmes, dans un dispositif de vision à double foyer ; d’abord, le regard d’un enfant du pays, puis celui de l’Américain. Pourtant, n’est pas le plus familier celui qu’on imaginerait. Le poète cherche à voir plus qu’il ne donne à voir. Faut-il voir pour écrire ou écrire pour accéder à la possiblité de voir : "Il paraît qu’il y a des merles bleus, près du sommet. Pas vu, pourtant, ces merles, qui logent au calcaire et qui n’arrêtent pas de siffler. […] On les inventerait pour voir." Ça n’est pas sans rappeler "l’absente de tout bouquet" qu’évoquait Mallarmé : "J’écris comme si je voyais, affronté aux parois. / Comme si voir faisait écrire. // Comment écrire ce que voir désigne du même rocher blême ? // Ecrire ce que je pense voir. // J’écris pour voir l’immobilité du rocher. J’aimerais seulement voir l’immobilité, sans le rocher. / La forme seule de l’immobilité. // J’écris pour toucher un rocher absent du rocher. // Tout meurt dans mes mots de ce rocher figé."

Peut-être faut-il comprendre en ce sens les premiers poèmes, comme une invocation au souffle : "Dans les souffles, / je regarde, ballotté de droite à gauche. Dévissé de la tête, le chapeau roule dans la pente. // ... N’est que du vent à vau-l’eau, qui va". De même qu’Homère invoque la muse pour qu’elle lui souffle les exploits d’Ulysse, Meffre s’en remet au vent des hauteurs pour qu’il lui insuffle l’esprit sauvage et rude de cette terre, de ses steppes, marnes et dentelles, au-delà des formes immédiatement visibles : "Tout vient par le désir d’emportement". Pas de parole possible sans souffle. Il faut faire "souffler la tempête" et "l’intranquillité du souffle", écrivait Georges Bataille, "dramatiser" la parole, "la volonté s’ajoutant au discours, de ne pas s’en tenir à l’énoncé, d’obliger à sentir le glacé du vent, à être nu (2)."

Dans la dernière section, le poète élabore une poétique du regard qui invite à renoncer aux formes (cette manière de "capturer l’image selon un voir ancien") pour saisir l’état, seul partageable : "Je saurai voir la montagne, enfin, lorsque je ne la verrai plus comme montagne mais seulement comme immobilité. Ce sera alors pleinement en moi ma montagne immobile. // Ça sera possible parce que je sais que mes pieds marchent sur les mêmes fondements de terre qu’elle et que je respire tout l’espace où elle s’est exhaussée." De même, il convient d’oublier le nom des choses pour corriger la vue qu’on en a, faussée par leur enveloppe verbale comme par le poids culturel qui pèse sur elles : "Oublier le nom les choses avant même de les avoir à nouveau sous les yeux permettrait de les voir enfin, comme jamais avant", " ... jamais eu de première fois pour personne. Le mont a toujours été perçu à travers ce que les autres l’ont envisagé. On tente de décrire ce qu’il serait, comme il pourrait être, et quelle place il tiendrait dans notre mémoire, qui a pris comme prend le plâtre et se fige."

Une parole poétique qui dénude les choses en évidant les mots, qui creuse les lacunes pour qu’advienne la "surrection" de la matière : "La plus juste parole n’est surtout pas celle qui prétend 'dire toujours la vérité'. Il ne s’agit même pas de la 'mi-dire', cette vérité, en se réglant théoriquement sur le manque structurel dont les mots, par la force des choses, sont marqués. Il s’agit de l’accentuer. De l’éclairer — fugitivement, lacunairement — par instants de risque, décision sur fond d’indécisions (3)."

 

(1) : J.-C. Meffre, Respirer par les yeux, 2009.

(2) : G. Bataille, L’expérience intérieure, 1973.
(3)  : G. Didi-Huberman,
Gestes d’air et de pierre, 2005.

 

© 2009 / Romain Verger




 

encreverger2LE SITE DE ROMAIN VERGERLE SITE DE ROMAIN VERGER