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LE SITE DE ROMAIN VERGER

/ MICHAËL CLUCK / PEAUX D'LAPIN / WIGWAM / 11-06-2008 /


/ DIÉRÈSE / n°42 /


Par où commencer ? La cave ou le grenier ? Par lequel de "ces deux états du lapin" : "l’animal écorché de la cave (ou) sa dépouille pendue au grenier" ? Dans cette plaquette, Michaël Gluck remue ses souvenirs d’enfance, revient au lieu fondamental, intime et néanmoins partageable de la maison rurale de ses grands-parents. Qui n’en a pas connue de semblable ? Poésie de "l’humble logis", comme aimait à la nommer Bachelard dans sa Poétique de l’espace.

Les souvenirs qui s’y rattachent sont fortement spatialisés et verticalisés, polarisés autour de ce double lieu des peurs indicibles et initiatiques. D’un côté, la cave : cet espace souterrain des mises à mort animales, cette "alchimie de la vie" qui veut qu’en un même lieu blanchissent les endives et rougisse le sable ; de l’autre, le grenier et ses toiles d’araignées : un lieu de conservation, de macération où sont stockés ensemble ail, oignons, peaux de lapins, journaux et livres illustrés.

En peu de pages, c’est tout un univers qui remonte à la mémoire, tel cette image de l’aïeule qui "pisse debout" dans la terre en remontant sa jupe, celle du grand-père assommant et saignant les lapins, ou serrant entre ses cuisses le moulin à café, ce geste de la grand-mère ôtant le peigne qui tient son chignon, le portrait du fils mort à la guerre, l’effrayante cuisinière à charbon et son "petit disque de fonte qu’on soulevait avec un crochet pour nourrir l’enfer qui faisait retour dans les rêves fiévreux"... Autant d’instantanés d’un monde rémanent, du temps révolu de l’enfance retrouvé dans les mots (dans le "désordre des sens" et de "la langue"), et comme issus d’une autre temporalité où les gestes impriment et impressionnent la conscience, où la patience nimbe les habitudes les plus frustes, les colères ou les échos de violences conjugales en instants étrangement suspendus : "Les travaux reconduisent / l’humanité d’un jour / à son lent demain." "L’évocation d’un lieu d’enfance / endure peu de temps l’imparfait de la phrase."

Cave et grenier, comme des souterrains, font communiquer les différents espaces, le dedans et le dehors, le "touché" et le "touchant". Refuges où l’enfant se confronte aux mystères de la vie et de la mort, à ses peurs, où l’éveil à la culture se double d’une émotion des lieux. La maison et ses réalités pleines d’humilité deviennent le décor de l’imaginaire infantile. Au grenier, ce sont les lectures de Shakespeare, de Zola... Les angoisses ne s’y rationalisent pas tant, elles y croisent plutôt des conflits imaginaires et livresques qui appartiennent à d’autres, s’y reconnaissent et s’y accolent. "Au grenier / dans les odeurs du grenier / dans les peurs ,/ je lisais". "A la cave / théâtre / premières pages d’écriture / premières pages partagées". "L’un et l’autre furent / théâtre de l’enfance, antres de rêveries corsaires, toiles de fond où l’ombre d’un lapin mort / était spectre d’Elseneur". Des poèmes qui évoquent la circulation des phénomènes, de leur apparition brute à leur imprégnation, de leur réception à leur transfiguration. Ainsi peut-on voir, dans l’évocation du "placard aux confitures qui ont chassé / l’odeur de sang de la cave" une métaphore du processus accompli, comme d’une abeille ayant fait son miel, ou d’un enfant ses premiers poèmes.

 

© 2008 / Romain Verger /



 

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