/ heiner goebbels / paysage avec parents éloignés / | ||
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musique et mise en scène : heiner goebbels / création le 16 octobre 2002 / genève / avec notamment : david bennent / ensemble modern. deutscher kammerchor / direction musicale : frank ollu / décors et lumière : klaus grümberg / costumes : florence von gerkan / régie son : norbert ommer / daprès des textes et des images de giordano bruno, arthur chapman / estelle philleo, t.s. eliot, françois fénelon, michel foucault, katharina fritsch, claude lorrain, henri michaux, nicolas poussin, gertrude stein, diego velasquez, leonard de vinci, sisley shafa. | |||||
Cet "opéra dimages" en quatre actes se présente comme une succession de tableaux dont lenchaînement nest pas toujours intelligible, encore que sen dégagent des thèmes récurrents et croisés : le regard esthétique, la composition paysagère, la guerre et sa violence, le cosmos... Le terme de "tableau" est celui qui correspond sans doute le mieux aux intentions du metteur en scène : le spectateur est constamment bousculé dans ses habitudes perceptives, invité à exercer sa liberté visuelle en décentrant son regard, en inversant la hiérarchie des plans pour exhumer du hors-champ des détails inaperçus. Ainsi sinspire-t-il des peintures de Vinci ou de Poussin dont il dit que "même dans la plus grande distance, il ne devient pas imprécis, ne laisse rien dinessentiel de côté en le rendant flou, ou au contraire ne renforce rien dimportant et que même les bâtiments ou les groupes de personnages qui se trouvent à la plus vaste distance, voire à lhorizon, sont représentés comme des objets du premier plan". Ainsi peut-on se risquer à paraphraser ainsi le titre de l'opéra : l'éloignement d'un objet n'altère en rien sa présence ; il peut même continuer d'exercer son rôle et son statut parental. Le dispositif scénique est conçu comme une oeuvre picturale changeante à laquelle se trouve confronté le spectateur, ajustant sa vision des toiles tendues au premier plan jusquaux confins de la scène, balayant lespace de loeil et des oreilles. On perçoit des effets de périphérisation du centre, de transparence, de calque, de sfumato... Si Heiner Goebbels sexplique dans le livret sur certains de ses choix littéraires (Gertrude Stein, Foucault, Fénelon...), il ne dit rien de Michaux dont les textes (pour lessentiel tirés de La vie dans les plis, et plus particulièrement de Liberté daction et dApparitions) parcourent le spectacle. Quon en juge : "Et cest toujours", accompagné dune boîte à rythme orchestrant un cours de danse. "Les travaux de Sysiphe" rassemble une immense tablée de noctambules, "Emplie de" succède à une danse de Derviches tourneurs, "Homme-bombe" sinscrit dans une chorégraphie macabre et aérienne où dimmenses pantins désarticulés sont animés par les comédiens. "Il y a des jours", un passage extrait de Qui je fus, à quoi il faut ajouter "La fronde à hommes" et "Liberté daction" qui clôt presque le spectacle lors dune soirée country américaine. On peut tenter de justifier la présence massive des textes de Michaux dans cet opéra : dune part, la plupart des textes retenus ont été écrits par Michaux dans limmédiat après guerre, doublant la violence des événements historiques dune offensive plus personnelle visant à se libérer, par les machines ("La fronde à hommes"...) des présences hostiles. Or Goebbels multiplie les références à la guerre qui traverse lhistoire sous des formes et selon des enjeux divers mais qui inspire invariablement la terreur. Cette représentation de la violence dans lart irrigue le spectacle, depuis les prescriptions de Léonard de Vinci sur la composition dune scène de bataille qui fait figure dirreprésentable jusquaux déchaînements amusants et exorcismes de Michaux. Ecrire ou tuer, telle semble être cette dimension de loeuvre de Michaux privilégiée par Goebbels. Il en éclaire la face littéraire en mettant en avant de nombreux textes à structure anaphorique ("emplie de", "Et cest toujours"...) qui montrent à quel point lécriture du poète (et son pouvoir daction) se nourrissait dune sorte de musique et de rythme sériels, des effets de percussions. Il en éclaire aussi la face picturale (bien que dans une moindre mesure) en évoquant les réflexions du peintre : "Maintenant, je vais peindre, cest beau les couleurs, quand ça sort du tube, et parfois encore quelque temps après. Cest comme du sang". A cela sajoute lextraordinaire puissance évocatoire des textes de Michaux qui, phrase après phrase, vers après vers, font émerger des paysages intérieurs dune puissance hallucinatoire, qui donnent à penser que Michaux ne cesse pas de peindre lorsquil écrit : lespace cubique et souterrain de la nuit dans "Les travaux de Sysiphe", lespace familier devenu soudain le contenu même dune oeuvre et son support : "Il y a des jours où je vois tout aplati comme sur une toile, et à distance". Ce choix de privilégier les textes poétiques de Michaux au détriment de ses réflexions sur la peinture (à lexception des deux courts exemples cités) participe peut-être de lintention de Goebbels évoquée plus haut : déplacer notre point de vue de lecteur en requalifiant la dimension scripturale des textes en dimension visuelle et iconique, autrement dit denvisager les textes de Michaux comme des tableaux mobiles, des peintures mentales. Encore faut-il se désexercer loeil et lesprit. Cest bien ce que fait Michaux dans "Liberté daction" qui clôt lopéra : recomposer le monde selon sa fantaisie, redéfinir le paysage en en chamboulant tous les plans : "Je peux larranger moi-même, leur pays. (...) Moi, je mets la Chine dans ma cour". La superbe diction de David Bennent (qui sétait fait connaître dans Le tambour) ainsi que laccompagnement musical restituent admirablement la gravité de certains textes. © 2006 / romain verger / le site de heiner goebbels /
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