/ georges perros, vera feyder / correspondance 1966-1977 /
/ la part commune / 2007 /

/ diérèse / n°40 /

 

Ce recueil s’ajoute aux nombreuses correspondances du poète avec Butor, Grenier, Paulhan, Gaspard... Une quinzaine d’échanges couvrant les dix dernières années de Perros, un volume modeste qui n’en est pas moins émouvant. Comme le résume très justement Vera Feyder en préface, c’est le témoignage d’une "dérive partagée entre un mal être inexpugnable, et la certitude ­ la seule ­ que jusqu’au dernier mot qui pourra en réchapper "il y a toujours une phrase écrite" pour le conjurer".
Cette correspondance est favorisée par la distance, des rendez-vous manqués, épisodiques ou furtifs : "nous n’avons jamais pu nous rencontrer autrement que par bourrasques", entre deux "courants d’air". L’un vit à Douarnenez, l’autre à Paris dans un petit appartement sous les toits, tous deux esquissant, dans leur relation épistolaire, leur géographie affective, celle d’une femme plongée dans l’effervescence littéraire parisienne, bien qu’intérieurement en marge, partagée entre Elfaciano et Liège : "dans la première s’accumulent mes peurs avec lesquelles il me faut bien cohabiter ; dans la seconde je retrouve ma Mère ­ et c’est une autre peur qui me rapproche d’elle : celle de la perdre" ; celle d’un homme qui, comme le dit ailleurs Butor, avait fait de son installation en Bretagne en 1950, une "proclamation d’indépendance". Il est donc bien difficile pour eux de se retrouver à Paris, comme le montre assez cette anecdote de 1966 : à peine arrivé dans la capitale, il lui fallut repartir aussitôt pour Douarnenez, envahi par ce qu’il décrit comme un "phénomène incendiaire", "un appel d’air ­ de l’Ouest". Plusieurs lettres de Perros évoquent sa détestation de Paris, son déchirement à quitter la mer, cette Bretagne battue par les vents, ancestrale, qui lui donne constamment "l’impression de retomber en Moyen-Àge. Sinon en enfance". Espace antérieur, intérieur et "inactuel". Cette connivence avec l’élément marin n’a pourtant rien d’une régénérescence, d’un bain revivifiant. Elle est, dans une perspective plus romantique, ce lieu qui "broi(e) du noir à tue-tête", qui apprend à mourir, une leçon de philosophie portée par la matière elle-même, "avec les bateaux comme balanciers du temps assumé".
Le meilleur antidote au métro parisien est la moto, passion vécue et entretenue au mépris des maux de dos, premier détraquement du corps qui en annonce un autre plus dramatique, le cancer de la gorge, le silence succédant à la laryngectomie, les visites à l’hôpital Laennec : "Me voilà muet. Mais toujours vivant, ce qui reste, à toute le moins, assez bizarre et passionnant". Epreuve qu’il justifie comme une fatalité attendue : "Il me semble parfois que j’avais prévu cet état. J’ai tellement souffert du mutisme ­ volontaire ­ des autres".
Cette mélancolie, Perros la partage avec Vera Feyder, de plus de quinze ans sa cadette : "nous avons tous des bois morts qui s’entassent", dit-elle. Elle évoque le manque causé par la disparition de Brice Parain, le mal être qui la mena, en 1973, aux portes du suicide, puis le silence du poète, nouvelle langue à laquelle leur amitié devait survivre, au-delà de l’exorcisme épistolaire : "Partageons au moins quelques mots, avant votre silence ­ qui ne me fait pas peur. CELUI-LÀ MOINS QU’UN AUTRE."

© 2008 / romain verger /

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