La curiosité l’a emporté : j’ai tenté l’autre vie. Après avoir sculpté mon avatar de pied en cap, de la silhouette générale à l’écartement des yeux et des narines, je suis né à Gaïa pour faire mes premiers pas. C’est un peuple de géants et de géantes, d’apollons et d’aphrodites, d’anges tombées des Arcades. Ici, l’on soigne particulièrement son apparence. Les combinaisons anatomiques ou vestimentaires sont infinies, les variations de soi illimitées. Monde d’où les gros, les petits ou les vieux semblent bannis, règne du muscle, de la mini-jupe et de l’accessoire. Espace pollué de sex-shop, de bordels, de casinos, de panneaux publicitaires et de dancings sauvages où chacun tente de tirer d’autrui un emploi, quelques linden dollars, un vêtement, un objet, pour enrichir son inventaire.

Une vie rythmée par les cycles du soleil et de la lune, ignorant les aléas de la météorologie, comme la mort, la maladie, l’altération des choses. On peut se jeter du sommet des plus hauts monuments, couler au fond des océans, traverser le feu. Rien n’y fait. Telle est cette seconde vie.

Et pourtant, à l’exception des places publiques, des bacs à sable (espaces dédiés à la construction) et de quelques lieux populaires, l’on a souvent l’impression de parcourir des territoires-fantômes, anté ou postdiluviens. Le plus agréable est de les survoler, en planant tel un oiseau, se téléportant d’un land à l’autre pour découvrir ce monde si vaste, peuplé de quelques 6 millions de membres, déployé en mosaïque de terres coiffant l’océan.

Ce sont justement ses résidents qui l’ont entièrement bâti et en ont modelé les reliefs, qui ont conçu les ensembles urbains, les paysages, à partir de « primitives », formes primaires aux combinaisons infinies. Linden Lab n’a fait que développer le programme interne. Sans doute est-ce, pour l’instant du moins, l’aspect le plus intéressant de Second Life : que l’internaute puisse entrer dans cet univers en formation, en expansion permanente et y participer, si tant est qu’il en ait les moyens... Ainsi devient-on créateur d’habitations improbables, de jardins édéniques ou de plateformes aériennes. Marchant ou volant, on passe brusquement d’une composition à la Friedrich aux perspectives planes et asphaltées de Mad Max...

Dans ce monde, il y a certes des propriétés privées claquemurées derrière leurs murs magnétiques infranchissables mais la plupart sont ouvertes et l’on s'y promène ou s'y repose en toute tranquillité, passant d’une cabine de voilier à la tourelle d’un château... On peut jouir des biens sans les dégrader ou les laisser à disposition sans craindre quoi que ce soit d’autrui, dans une sorte d’harmonie dont Rousseau n’eût pas même rêvé.

Les universités aussi se sont implantées, mais elles sont encore désertes, difficilement accessibles et peu exploitables. On peut toujours errer dans des salles de lecture vides, avec des livres au mètre, mais pour en faire quoi ? Sans doute cette part culturelle, comme accès et partage des connaissances, est celle qui manque le plus à Second Life. Or, une telle interface, avec ses possibilités et sa flexibilité inouïes, permettrait d’ancrer des contenus artistiques, visuels et textuels dans des expériences de vie virtuelle mais non moins intensément vécues, de réunir des domaines aujourd'hui segmentés. Pour l'heure, les recherches un tant soit peu ciblées sont impossibles. Le moteur, très pauvre, ne permet de retrouver que de grands territoires mais aucunement une librairie, un cinéma, un musée ou une exposition ; car ces espaces existent mais sont encore trop rares en comparaison des freebies, banques et discothèques. Alors quel avenir pour Second Life puisqu’il nous appartient ? Or, les idées et la volonté ne suffisent pas : pour construire ou y ajouter le moindre contenu, il faut de l’argent ; une monnaie qui n’a de virtuelle que le nom. D’où, comme partout ailleurs, et plus encore ici peut-être, le souci de rentabilité, de retour sur investissement ; et les choix et orientations qui en découlent...

Sans doute pour ces raisons ne m’attarderai-je pas dans cette autre vie mais y ferai-je de temps à autre incursion, en nomade, pour en survoler les reliefs et les troublantes géographies, les petites et grandes folie des uns et les architectures inutiles des autres. Parfois aussi, parce que ne l’oublions pas, Second Life est d’abord un lieu d’échanges, y fait-on d’étranges rencontres. Voici, à travers une série de clichés, quelques souvenirs de mon séjour dans la cyber-réalité.

© 2007 / romain verger

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