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/ lucien suel / mort d'un jardinier / la table ronde / 2008 / 23-11-08 /
/ diérèse / n°43 / à paraître /

 

Magnifique premier roman du poète Lucien Suel, Mort d’un jardinier est de ces livres qui ont leur musique inimitable, leur souffle propre. Et il en faut, du souffle, pour lire ce roman qui ne compte que vingt-quatre phrases (presque autant que de chapitres), qui déroule le fil tendu d’une existence, celle d’un jardinier. Sorte de monologue intérieur et d’outre-tombe qu’il s’adresse à lui-même, ou que le poète adresse à la plus juste anamorphose de lui-même : ce jardinier, figure de Sisyphe agreste, tout entier dédié à son jardin, à son labeur quotidiennement repris et poursuivi ; ainsi du poète à son ouvrage constamment remis sur le métier.

Un récit à la deuxième personne qui explore toutes les dimensions et métaphores du jardin et du jardinage. Travailler la terre, c’est inscrire et délimiter son domaine, ériger son humanité face à la nature, inscrire l’humilité d’une vie (au sens étymologique du terme) dans la sphère du cosmos. Le jardin est une jungle apprivoisée, qui confronte le sujet au désordre et à la profusion d’une vie tout en lui permettant de le dompter, par les mots d’abord : "tu sectionnes et mets à nu, tu es le maître, c’est un combat, tu es là pour ce combat, tu transformes la jungle, c’est ta gloire", "le jardin est en ordre dans l’espace-temps de ta vie". Ainsi des coupes et coups de sécateurs, arrachages et bêchages pour purger la terre des racines opportunistes, liseron, orties et rhizomes, comme "tailler dans le vif" de la phrase et de la mémoire, retourner la terre — d’où l’amitié pour les taupes et les lombrics — , les strates du temps, pour qu’advienne et renaisse l’enfance (plus généralement le passé) et sa cohorte de souvenirs : "tu enfonces le fer à la force des bras, quarante centimètres d’acier aiguisé dans le ventre du globe", "devant toi le jardin retrouve sa virginité, son potentiel noir et nu de germination". Ainsi émergent les fragments d’une vie arrachés à l’oubli, charriés par l’inextinguible flot du texte, tels ces "cailloux vomis par la terre", autant de points d’ancrage fugitifs pour l’écriture : égorgement et plumage des poules, séances de bricolage en compagnie du père, bouillon de boeuf dominical, épluchage des pommes de terre, mort du grand-père, parties de belottes ou de baby-foot, ou encore ces virées à Amsterdam, Ephèse, Istambul, Athènes ou Waterloo...

Et même si les chapitres respectent à peu près l’ordre chronologique de l’existence et le renouvellement des générations — l’enfant, l’adolescent, l’adulte, l’époux et le père de famille — aucun d’eux ne s’y limite, car les phrases immenses sont le véhicule d’une sorte d’hypermnésie pré ou post-mortem où les époques entrent parfois en collision : "tu cultives ton jardin, tu répètes les gestes anciens, bêcher la terre couper du bois planter des arbres semer des légumes, tu sais manipuler une tronçonneuse, télécharger un logiciel sur internet, monter un mitigeur de douche électrostatique, payer avec une carte puce", "le ruban de la machine à écrire est usé pâli troué, ton abonnement internet n’a pas été renouvelé". Comme des rapprochements cocasses entre les pattes arrière d’une volaille et les jambes découvertes des filles à bicyclette.

Du sol à la page, il n’y a qu’un pas que l’auteur n’hésite pas à franchir, dans un sens et dans l’autre : "chaque année tu écris de nouvelles pages dans la terre du jardin, tu rédiges des brouillons successifs, tu élagues". Sans doute parce que cette matière à labourer est l’espace même du poème, son champ : terreau horticole dans lequel on peut sans fin puiser pour faire danser les mots ou leur faire faire l’amour. C’est ce qui fait la singularité de ce roman, qui est avant tout celui d’un poète qui fait de la langue le premier moteur du récit, le vecteur de toutes les réminiscences : "sans pitié tu arraches les plantules de plantain majeur ou lancéolé mouron mercuriale chardon capselle bourse-à-pasteur chélidoine laiteron fléole pâturin oxalis mauve queue-de-rat fume-terre et d’autres encore dont tu ignores le nom". Citons cet autre extrait dédié à la saveur des mots de la terre : "tu retiens les plus beaux mots, laitue blonde de la passion, reine de mai, mâche ronde verte à coeur plein, tu retiens tous ces mots, tu les retiens par coeur, ton coeur se remplit de mots, il déborde il éclate, les mots se répandent dans ton corps tout entier, ils parcourent tes veines comme des alcaloïdes stupéfiants". Avant d’être une affaire de tête, la poésie est une affaire d’affects et de contacts, sans médiation : "comme une vache tu te frottes le dos au tronc lisse d’un chêne", "tu te torches (...) avec des feuilles de maïs, avec des poignées d’herbe ou des poignées de fougères", "tu trempes tes mains dans la merde, la tienne et celle des autres, tu te fais piquer par les orties les moustiques les aoûtats les guêpes les abeilles les oursins les méduses les taons les fourmis", "tu te purifies dans la rosée matinale, tu te roules dans le trèfle comme un jeune veau, ton poil est trempé comme une soupe, tu nages nu dans la rivière, le ventre caressé par les longues algues vertes, tu ouvres les yeux dans l’eau, tu glisses la main sous les pierres pour saisir les truites de montagne, l’eau glacée cascade sur tes épaules, tu bois l’eau dans laquelle tu te baignes, tu cours à toute vitesse pieds nus sur les ripplemarks, la plage de Berck est immense, tu t’installes au centre du monde".

Par son énergie et son souffle épique, Mort d’un jardinier est un hymne poignant à la vie. Parce que cette impulsion se fait dans l’extrême urgence, comme d’une ampoule qui, juste avant de claquer, produit une lumière éblouissante. C’est d’ailleurs ce vers quoi tend chaque phrase, ou chaque chapitre, dessinant un mouvement qui va d’une pulsion à l’autre, de la plus forte dépense vitale à sa désintégration — alertes du corps et signes du vieillissement — le flot de la phrase qui se tarit enfin. À la fin du chapitre 8, le jardinier d’effondre dans son jardin en coupant du bois, face contre terre, le corps étendu dans ce cadre qu’il avait passé sa vie à discipliner. Hymne à la vie donc ou pur divertissement pascalien : "tu aimes cette idée de Wittgenstein, que la solution au problème de la vie est de vivre de façon à supprimer le problème, tu crois avoir trouvé la bonne méthode en cultivant ton jardin, en mêlant le vulgaire et le sacré", "tu as toute la vie devant toi, tu as toute la vie devant toi, jusqu’à la fin tu as toute la vie devant toi". Une fureur de vivre qui s’illustre dans cette incinération des déchets verts, feu où tout à la fois se consume et se ranime : "tu vois ton avenir dans les flammes, tu vois aussi ton passé, tu respires l’odeur de l’enfance quand ton père brûlait à la fin de l’automne (...) tu sniffes l’encens du souvenir (...) tu penses à toutes les petites bêtes qui ont été vaporisées brutalement dans le tourbillon de feu". Feu d’où ne tarderont pas à renaître des orties qui perceront la cendre. Ce roman porte un regard perché de très haut — est-ce l’âme ou l’esprit du jardinier — sur cette question universelle de la fuite du temps, du renouvellement des choses et des générations : "toi tu es entre ton père et ton fils, et bientôt tu ne seras plus qu’un père, l’âge n’y fait rien même si tu commences à te sentir plus vite fatigué", "toi aussi tu partiras, tu y penses de plus en plus souvent, tu baisses la tête vers la terre". Or, le jardinier ne se contente pas de le constater, dans l’observation des cycles de la nature, il y participe activement et humblement par son travail quotidien, par ses semis et ses récoltes : "tu n’oublies pas de mettre de côté une partie des pommes de terre de taille moyenne, tu les planteras au printemps prochain, tu salues la nouvelle génération, tu regrettes que tes grands-parents ne puissent te voir", "tu décimes la population (...) c’est le prix de la profusion naturelle.

 

© 2008 / romain verger