/ william cliff / épopées /
/ la table ronde / 04-07-08/
/ diérèse / n°41 /
Partons dabord du titre qui sinscrit dans une trop longue tradition littéraire pour quon ne sy arrête un instant. En quoi ce nouveau recueil de William Cliff sy réfère-t-il ? Quel lien entretient-il avec elle ? Ce nest dabord pas tant ici les exploits historiques ou mythiques dun héros dont il est question. Encore que le poème liminaire ("Un homme") ouvre lensemble sur la figure dun prophète : "jamais un plus bel homme ici ne sest montré / il marche librement sans se nourrir ni boire", sorte de Père du désert, dascète qui contraste singulièrement avec lautobiographie jouisseuse que le poète décline de poème en poème, où sesquisse la silhouette dun inlassable voyageur, dun insatiable baroudeur pour reprendre le titre de Cendrars avec lequel Cliff partage lénergie du vers et du déplacement, impulsion par recentrement et décentrement, incursion et excursion - qui le porte constamment vers le monde et les autres.
Parcours rétrospectif que nous invite à suivre le poète, feuilletant lalbum de son passé, un album fait ditinerrances, de fulgurances, de rencontres de hasard, damours fugitifs, dextases volées ou suscitées. De nombreux poèmes sont tirés de souvenirs de voyages. Ainsi parcourt-on lAmérique, lAfrique, lAngleterre et la France des régions. Le voyage na rien dun décorum. Il imprime son rythme aux poèmes. Le train, plus quaucun autre moyen de transport, est intimement lié au processus de production. Cliff rappelle limportance queurent les trains dans son enfance, à Gembloux. Ils suggèrent déjà des horizons, des aspirations au départ : "jaime observer les trains de marchandises / si longs roulant dans leur fracas tonnant / et qui senfuient sur leurs voies infinies / pour enrichir de lointains continents". Ils impulsent plus encore leur musicalité, leur rythme. Le poème est en voie de chemin de faire. Cliff évoque son enfance bercée par leur "basse continue dorchestre", leur "sifflement obstiné", "les plaintes obstinées des énormes locomotives noires", "la marche des machines à vapeur / qui vers le ciel lançaient dun ton rythmique / leurs bouffées de fumée", "la musique cadencée des pistons / bruyamment tirant leur force éruptive / dune chaudière chauffée au charbon".
Epopées, incontestablement pour leur dimension narrative, de même quà lorigine, lépique sinforme dans le poétique. Linvocation ny est quaccidentelle, comme le prolongement dune sidération survenue dans le cours du récit. Les poèmes racontent le passé, lenfance, à la manière dont Perros déployait sa propre existence dans son "roman-poème" Une vie ordinaire. Mais le poème déborde de beaucoup le cadre narratif, intégrant des ébauches de critiques littéraires, sortes dexercices dadmiration. Ainsi de lhommage à Gabriel Ferrater qui est loccasion pour Cliff de rappeler les sources dinspiration de lauteur : Baudelaire, Brecht, Machado... Ou bien encore les vers consacrés à lami Perros, la redécouverte de sa poésie, les réserves quil eut à légard de son oeuvre : "excuse-moi poète mais ta fable / nest pas toujours très facile à comprendre / ce dont je te crois quelque peu coupable / à cause de tes ellipses trop grandes". Les pays et les régions traversés sont dailleurs le plus souvent rattachés à des expériences de lecture. De même que lécriture est suscitée par le voyage, la confrontation au texte dun autre senrichit du déplacement et du dépaysement (ainsi de la lecture de Proust à Virginia Beach) ou de sa réinscription dans le terroir qui la vu produire (ainsi de celle de Pascal en Auvergne ou de Perros à Douarnenez). Lacte de lecture entre bien dans un champ dexpérience qui sollicite le corps et lespace, lemplacement du corps lisant dans lespace.
Si la poésie de Cliff est des plus sensualistes et quelle possède de puissantes poussées érotiques, elle ne senferme pas pour autant dans une poétique du corps élevé en fétiche, coupé de lesprit. Le corps est une "matière ingénieuse", "le lieu où sincarne une pensée" (ces expressions sont de Michel Collot). Pour le poète, la sexualité est une expérience médiatrice : "nous devions être des génies en herbe / auxquels il est assigné nuit et jour / de navoir pour observance toujours / que de grandir et de ne dépenser / lor sexuel dans le seul métier / de le sublimer en mental savoir". Les poèmes ne sinterdisent aucune crudité mais là encore, les transes sexuelles sont souvent le prélude à léclosion, à léveil et à la pleine reconnaissance de soi. Ainsi en est-il du poème "La cave" où Cliff évoque la rencontre dun jeune homme terré, humilié de ne pouvoir bander et qui veut, pour se consoler, "éprouver la raideur dun autre" : "Tu tes attaché au mur de la cave / comme un pan de chair à la boucherie / ta chair est grande ta peau blanche fait / briller ta semblance à travers le noir / tu attends les coups sur tes fesses tu / attends les grands claquements qui résonnent / tu feras de puissants "ah" pleins démoi / tu sentiras monter la jouissance / "oui ! frappe-moi ! ah ! frappe-moi encore ! / punis ma chair ! martyrise mes fesses". Mais cette dévotion au corps nest pas close sur elle-même : elle augure dune libération du jeune homme, de sa sortie au jour et de son plein accès au monde : "il se leva il shabilla il prit / le train qui roule à travers la campagne / et marchant sur le gravier il sentit / son corps renaître son corps sagrandir / les arbres balancer leurs hautes branches / et les nuages tirant sur leurs ailes (...) nous regardions les troncs vers la hauteur / hisser leur tige et leurs branches feuillues / et rêvions que nos membres poussant leur / membrure fourniraient pareille enflure". Plus quune renaissance, cest un véritable échange, une union entre chair propre et chair du monde. Dès lenfance, le poète perçoit cette affinité, affectionnant les lieux sauvages à limage de sa propre nature insoumise : "il y avait un lieu dit "le vignoble" / (comme il se doit tourné vers le soleil) / mais où la vigne avait perdu le noble / métier de produire le jus vermeil / on ny voyait que ronces pêle-mêle / tendre leurs tiges pleines de picots / là jaimais pousser comme un bourricot". De même, le corps peut être élevé à létat de macrocosme. Il est un paysage à explorer, moi-peau où se reflète le monde : "je lui dis 'Christian vois-tu ma figure ? / et bien cest la Chine le Yang-Tsé court / droit dune oreille à lautre en ligne pure / alors que le Huang-Ho lui fait le tour / en passant par mon crâne plein de chaume / et charriant le long de son parcours / tant dalluvions quon le dit Fleuve Jaune". Lamour y devient même une modalité daccès au sacré, une sorte dépiphanie incarnée : "je sais nous naurons pas lair glorieux / des jeunes dieux qui rient et nous méprisent / mais notre coeur sera plus heureux queux / qui nont rien vu de la Terre Promise / ils ne sentiront pas sous leur chemise / bouger un air plus vaste que la Mer / nous qui avons vu et dont le nerf / est tanné par les immenses garrigues / nous goûterons dans nos baisers lamer- / tume des viandes salées de fatigue".
La poésie de Cliff est faite de paradoxes, dincessants appels à la mémoire et à loubli. Et ce sont les mots qui témoignent de la présence des êtres et des choses. Ce ne sont pas de simples signifiants arbitraires, conventionnels, ils tiennent en eux la chair du monde et la toute puissance du verbe. Aussi faut-il nommer pour se souvenir ("Legros / Petit / Depireux et les autres / qui avez tant martelé le métal / je dis vos noms en ces syllabes hautes / pour rappeler votre patient travail") ou biffer, effacer pour reléguer définitivement son passé à loubli : ainsi du très beau poème "Carnet dadresse" ou les noms des amants rencontrés çà et là, et jusqualors conservés, sont effacés un à un, après avoir été une dernière fois rappelés à la conscience : "barrons leur nom dans ce carnet dadresses / sils nous ont été gentils une nuit / ne pas compter sur eux pour dautres nuits". Tous ces noms sont avec le temps devenus des coquilles vides, vaines étiquettes de lineffable, de linénarrable intensité du vivre. Se souvenir, écrire, écrire pour se souvenir et se rappeler à lexistence aussi dérisoire soit-elle, pure vanité : "le ciel qui tourne sur son crâne / ne saura rien de son passage / et le microbe en le mangeant / napprendra rien de son tourment". Lenfance en vient à faire figure dimmémorial, doù la tonalité rétrospective de lécriture, aimantée par le passé. Âge dor où le temps peut à tout moment se figer en durée, dans la rêverie, la méditation où la promenade. Rares sont les moments présents qui offrent de tels points dorgue à lexistence : "ah ! quil est bon de marcher dans le temps qui dure". Cliff ne nie pas les bienfaits de lâge ("une eau plus pure nous vient et remonte / pour nettoyer notre gorge arrogante"), mais ce qui est révolu est définitivement perdu, à commencer par les amitiés ou les amours : "passé que le temps a passé et quin- / sensiblement il nous a séparés / sans espoir que nous puissions nous revoir", "hélas ! vous êtes dévolus au fleuve / qui roule qui saboule impitoyable". À reconsidérer son enfance, on en vient à se découvrir radicalement étranger à lenfant quon a été : "je ferme les yeux je vois mon visage / comme celui dun autre je métonne / que cet autre ait pu vivre en ma personne". Et si leffort de mémoire éclaire lirréversibilité des moments vécus, lobservation du monde ne fait quen confirmer le pressentiment : disparues les usines de coutelleries, celles où lon fabriquait les charrues comme les flots douvriers noirs de charbon à Gembloux. À la fin du recueil, Cliff explicite les motivations de ce difficile travail de mémoire : "il nous faut ici-bas suivre la trace / que nos ancêtres jadis nous montrèrent / afin davoir avec plus defficace / la force dêtre ce quil nous faut être".
Ce lien constamment tendu entre passé et présent, on le retrouve paradoxalement dans lattachement du poète aux formes les plus conventionnelles de la versification : prédilection pour le décasyllabe et lalexandrin ; mais jamais Cliff ne sy enferme, sautorisant des mètres beaucoup plus longs. De même, tous les schémas de rimes sy retrouvent (plates, croisées, embrassées) sans quà aucun moment, elles ne deviennent un carcan, car les jeux de croisements créent des variations inédites, à quoi sajoutent de nombreux vers assonancés. Preuve là encore dun esprit soucieux des formes du passé, mais qui parvient, sans se les interdire (ce qui traduirait dune certaine manière une autre forme de contrainte imposée) à les renouveler et à les régénérer par sa présence poétique.
© 2008 / romain verger /